L’abondance de Shekels dans les banques palestiniennes

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L’abondance de Shekels dans les banques palestiniennes

Le  17 octobre 2021, le quotidien Le Point a publié un article concernant un problème qui gangrène la société palestinienne : l’excès de Shekels (monnaie israélienne) en circulation dans les zones A et B de Cisjordanie. Le volume de monnaie israélienne est tel que les banques palestiniennes rechignent à les accepter ou réclament le versement de commissions, lors de nouveaux dépôts. Ce phénomène est présenté comme un (autre) drame dont Israël serait responsable (eu égard à la dépendance économique que l’Etat juif imposerait à ses voisins palestiniens). Une fois encore, la normalisation des relations entre juifs et palestiniens suffira à régler le problème du volume de shekels entreposés dans les banques palestiniennes. 

Depuis les accords de Paris (signés en 1994 entre l’Organisation de libération de la Palestine et Israël, dans le cadre des accords d’Oslo), le Shekel est l’une des monnaies officielles dans les zones A et B de Cisjordanie (sous contrôle palestinien), tout comme l’est le dollar américain ou le dinar jordanien. Par ailleurs, lors de l’Accord de 1995, l’Autorité palestinienne a accepté de ne pas créer sa propre monnaie.

Or, pour l’Autorité Monétaire Palestinienne, l’accumulation de shekels sur le marché palestinien est un problème qui affecte, négativement, l’économie palestinienne et en particulier, les banques et les commerces. Plus précisément, l’accumulation de la devise israélienne, particulièrement forte, est présentée comme étant de nature à étouffer le système financier palestinien. Aussi, Les banques palestiniennes demandent-elles à leurs clients de limiter les dépôts en numéraire, ce qui est à l’origine de nouveaux problèmes : les palestiniens voient leur capacité d’emprunt limitée (puisqu’ils ne justifient plus de ressources officielles suffisantes), ce qui impacte les nouveaux investissements dans l’économie locale…

Par ailleurs, l’achat, par les palestiniens, de marchandises à l’étranger, nécessite une conversion des shekels en devises étrangères, notamment en dollars ou en euros. Or, la masse excessive de shekels a pour conséquence des conditions de change défavorables (alors qu’elles devraient être extrêmement favorables).

Pour palier ce phénomène, l’Autorité Monétaire Palestinienne demande donc régulièrement, à la Banque Centrale Israélienne, de reprendre les surplus de shekels en billets stockés dans les banques palestiniennes. Or, celle-ci n’est pas disposée à le faire pour une bonne raison : elle redoute que « les transferts d’argent non contrôlés soient détournés, notamment pour le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, en contravention avec les normes internationales sur ces points ». Un accord a récemment été trouvé, ce qui a permis à Israël de récupérer quatre des sept milliards de shekels en billets des banques palestiniennes, soit 1,08 milliard d’euros.  Toutefois, le problème subsiste et les banques palestiniennes sont tenues d’emprunter pour couvrir les paiements en devises, en maintenant un excédent de shekels.

Dans les faits, la monnaie israélienne circulant en Cisjordanie provient des dizaines de milliers de palestiniens travaillant en Israël ou dans les implantations juives de la zone C de Cisjordanie. A leur retour, ils les réinjectent dans l’économie palestinienne (pour leur consommation locale dans les commerces locaux). Or, les banques palestiniennes n’acceptent plus cette devise en liquide, ne sachant que faire des surplus. Elles imposent donc, désormais, le versement d’une commission de 2% sur tout nouveau versement.

En Israël, le problème de la circulation des quantités excessives de shekels a été réglé : une loi de 2018 interdit les transactions en numéraire pour des montants supérieurs à 11.000 shekels (2.970 euros). Aussi, les paiements pour des montants supérieurs doivent s’opérer au moyen de supports électroniques. Ce n’est pas encore le cas dans les territoires sous contrôle palestinien : les paiements en ligne et par carte ne font pas encore partie de la culture palestinienne où l’essentiel des échanges quotidiens se font en espèces.

L’Autorité Monétaire Palestinienne a donc réfléchi à différentes options pour pallier au problème : la création d’une monnaie palestinienne (ce qui n’est pas encore techniquement possible), l’utilisation d’une autre devise que le shekel (certains palestiniens utilisent déjà le Bitcoin dans leurs transactions internationales, mais ne peuvent y procéder dans leur transaction quotidiennes, en raison d’un manque d’accès aux échanges de crypto), voire la création d’une monnaie électronique.

Sur ce dernier point, l’ancien conseiller principal du gouverneur de la Banque d’Israël, Barry Topf, a exprimé des doutes quant à la viabilité d’une telle monnaie, eu égard à la faiblesse de l’économie palestinienne (Le taux de chômage est de l’ordre de 30 %, soit le taux le plus élevé au monde, alors que le taux d’activité est de 44 %, soit l’un des plus faibles au monde). Il a également soulevé le problème de la dépendance économique des palestiniens à l’égard d’Israël : entre 1972 et 2017, Israël a absorbé 79 % du total des exportations palestiniennes et lui a livré 81 % de ses importations.

Rappelons également que l’économie palestinienne s’est encore affaiblie au cours des dernières années : entre 1975 et 2014, la contribution des secteurs de l’agriculture et de l’industrie au PIB est passée de 37 à 18 %, alors que sa contribution à l’emploi a baissé de 47 à 23 %. La balance commerciale est déficitaire de près de 40% (soit l’un des taux les plus élevés au monde). La meilleure opportunité pour les palestiniens reste donc de travailler en Israël ou dans les implantation juives de la zone C (ce que font 20 % d’entre eux).

Pour l’heure, économie palestinienne est fortement dépendante de l’aide internationale qui a procuré 36.2 milliards d’USD entre 1993 et 2017 (notamment pour rémunérer les 190 000 fonctionnaires, dont 60 000 dans la bande de Gaza), ou reste concentrée entre les mains d’une élite qui n’entend pas partager : en 1993, de puissants conglomérats ont été constitués (comme le Palestinian Development & Investment Corporation (PADICO) ou l’Arab Palestinian Investment Company, APIC) qui contrôlent toutes les grandes et moyennes entreprises en Cisjordanie. Or, ce sont les proches du pouvoir qui en tiennent les rênes : Yasser Abbas (fils de Mahmoud Abbas) est président du conglomérat Falcon Holding Group (qui détient le monopole sur l’importation de marques et des cigarettes américaines) alors que son frère Tareq est membre du conseil d’administration d’APIC et dirige plusieurs entreprises filiales du groupe. On peut également citer Engineering and Development Group (EDGO), multinationale spécialisée dans le secteur de l’énergie ou PADICO (possédés par Munib Masri, milliardaire palestinien)…

Une fois encore, seule la normalisation des relations entre Israël et les territoires palestiniens permettra l’indépendance de l’économie palestinienne à l’égard d’Israël. Il pourra alors être mis en place une contiguïté territoriale entre les zones A et B, supprimé les points de passages contrôlés par Israël, et envisagé la perception directe par les palestiniens des taxes perçues par Israël lors de leurs importations… Cette normalisation supposera, bien évidemment, une démilitarisation de la zone, la renonciation à la lutte armée, le démantèlement des organisations terroristes… Les palestiniens sont seuls maîtres de leur destin. A défaut, ils garderont leurs shekels.

Par Maître Bertrand Ramas-Muhlbach

 

2 commentaires

  1. Je ne sais si l’article est conforme à la lettre à celui du Point, dans lequel cas, il faudrait taper sur les doigts des secretaires de rédaction. On ecrit : palier le manque et palier le problème et non pas « palier à, palier au… »
    D’autre part, l’article ne mentionne pas une donnée technique susceptible d’éclairer l’article au fonds. En effet, en bonne logique et étant la puissance du shekel ( l’une des 5 monnaies les plus fortes au monde), la balance exterieure de l’Autorité devrait etre favorisée par cette accumulation ( à l’exception des éachanges avec Israël) . Il n’en est rien en raison de l’autonomie de gestion de la banque centrale palestinienne qui, en l’occurence, applique un taux de change qui,,, Remplit les poches de ses dirigeants plutôt que servir l’intérêt général. CQFD

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