La doctrine de sécurité nationale d’Israël, Général Yaakov Amidror

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La doctrine de sécurité nationale d’Israël

Jerusalem Institute For Strategy and Security

Général de division (rés.) Yaakov Amidror

Israël a une doctrine de sécurité nationale non écrite mais largement acceptée. Ce sont ses paramètres et ses applications pratiques.

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introduction

On affirme souvent qu’Israël manque d’un « concept de sécurité nationale » formel et accepté, ou d’une doctrine, qui encadrerait les politiques et les efforts pour construire et utiliser la force militaire. Cela implique la nécessité d’une sorte de boussole qui guiderait les efforts nationaux et définirait les priorités dans le domaine militaire, dans le domaine du renseignement, et tout aussi important – dans les dimensions diplomatiques et économiques pertinentes également.

L’argument a été avancé qu’au lieu de prendre des décisions en réponse à des pressions locales et immédiates, Israël devrait établir un ensemble de « Grands Objectifs » dans le domaine de la sécurité nationale, qui peuvent résister aux ravages du temps. Déterminer ces objectifs et les consigner par écrit permettrait d’éviter des décisions hâtives qui ne correspondent pas aux besoins à long terme du pays.

Dans plusieurs pays occidentaux modernes, c’est la norme qu’une nouvelle administration articule sa vision des priorités de sécurité nationale, et cela devient le guide pour les bras opérationnels du gouvernement. Aux États-Unis, l’administration est obligée par la loi de publier un document formel de « stratégie de sécurité nationale » signé par le président, et beaucoup d’efforts sont consacrés à la formulation de ses principes et à l’affinement de son langage.

Il est communément admis que la variation la plus proche d’un tel document dans l’histoire d’Israël a été écrite par le premier Premier ministre, David Ben Gourion. Cependant, alors que la présentation de Ben Gourion au cabinet en octobre 1953 était une étude complète de toutes les questions de sécurité nationale et de leurs implications (y compris les dimensions sociales et morales), cette présentation n’était rien de plus qu’un rapport de situation personnel et pluriannuel.

Aucun document officiel de concept de sécurité nationale israélienne n’a été rédigé depuis lors, bien qu’il y ait eu plusieurs tentatives pour développer une doctrine de défense globale. Les comités nommés pour rédiger un concept de sécurité intégrative au niveau national ont rédigé des projets de documents mais n’ont pas obtenu l’approbation du cabinet. Un document de « Stratégie de Tsahal », écrit à la demande du chef d’état-major en 2015, n’a pas reçu le sceau d’approbation de l’échelon politique israélien, bien qu’il ait eu un impact sur le renforcement militaire et l’utilisation de la force, en mettant l’accent sur un concept appelé « la campagne de Guerre entre-deux-guerres » (CBW, ou MABAM en initiales hébraïques).

On a rapporté qu’en 2018, le Premier ministre Netanyahu a formulé un concept de sécurité nationale à part entière, et des parties de celui-ci ont été publiées, mais pas comme des citations directes d’une doctrine de Netanyahu. À l’automne 2019, l’ancien chef d’état-major de Tsahal, le lieutenant général (rés.) Gadi Eizenkot et son collègue, le Dr Gabi Siboni, ont publié un document complet qui décrit les défis auxquels Israël est confronté et propose des moyens de les relever. Mais même ce texte ordonné est en deçà de la définition d’un document de sécurité formel.

Cet article est un résumé de ce qui devrait être considéré, au meilleur de mon jugement, comme « le concept de sécurité nationale de l’État d’Israël » ces dernières années. C’est un concept enraciné dans l’ère qui a immédiatement suivi la guerre d’indépendance d’Israël, du début des années 1950 à nos jours.

Un « concept de sécurité nationale » n’est pas une « recette » conçue comme une réponse à des défis occasionnels. Ce n’est pas, non plus, un texte sacré fournissant des solutions formelles. Il s’agit d’une formulation de « premiers principes » qui peuvent aider à la réflexion, en particulier dans la planification à long terme, ainsi qu’à l’établissement des priorités et à l’affectation des ressources. Il ne prétend pas déterminer comment des crises spécifiques seront gérées.

Je soutiens que bien qu’Israël n’ait pas un tel document, il a un concept de sécurité nationale qui peut être décrit comme une doctrine « orale ». (Par « oral », j’entends traditionnel et accepté, comme dans les textes interprétatifs « oraux » de la tradition juive.) Bien qu’informel, ce concept a été communément admis par la plupart des décideurs israéliens au fil des ans, les décisions de chaque gouvernement en son temps étant fonction des réalités changeantes et de la vision du monde spécifique du Premier ministre.

Au sens strict, la doctrine de sécurité nationale doit servir à orienter à la fois la réflexion et l’action en l’absence de solutions diplomatiques. Elle doit partir de l’hypothèse que les efforts et les arrangements diplomatiques perdent leur importance face à l’emploi de la force ou à la menace de la force par un adversaire. Ainsi, les efforts ou accords diplomatiques en tant que tels ne font pas partie de la doctrine nationale, ce qui la rapproche du domaine d’une doctrine de défense au sens étroit du terme.

Néanmoins, la doctrine et ses dérivés doivent servir le processus décisionnel lors des négociations visant à parvenir à un accord diplomatique ; les « traités de paix » en particulier. Dans de tels moments, la doctrine sert principalement à déterminer les points où les accords proposés complètent les exigences de sécurité nationale ou peuvent en fait les compromettre. Cela ne signifie pas que les accords doivent être rejetés, mais ces points faibles doivent être mis en lumière.

Le principal instrument de mise en œuvre de la doctrine de sécurité nationale est l’armée israélienne, mais ce n’est pas la seule organisation impliquée. La communauté du renseignement a également un rôle important à jouer dans la défense d’Israël, en particulier le Mossad et le Service de sécurité générale (Shabak), et dans certaines situations également la Commission de l’énergie atomique d’Israël, la National Cyber ​​Agency, la police israélienne et les premiers intervenants. Au sens large, le ministère des Affaires étrangères et les autres départements gouvernementaux concernés qui influencent la position d’Israël dans le monde (et ses interactions diplomatiques et économiques), devraient également respecter les principes directeurs d’une doctrine de défense et agir en conséquence.

De plus, étant donné les réalités complexes du monde moderne, il est vital d’établir une coopération ferme et continue entre toutes les branches de la communauté de la sécurité nationale au sens le plus large. C’est certainement vrai dans l’entre-deux-guerres, mais aussi pendant la guerre. Dans les situations complexes et multidimensionnelles qui surviennent dans le domaine de la sécurité nationale, il existe en effet des actions non militaires qui devraient être et doivent être prises pour atteindre les objectifs nationaux d’Israël. Les initiatives diplomatiques, les activités de renseignement et les relations commerciales, ainsi que d’autres outils stratégiques, sont tous des instruments importants dans ce cadre largement défini.

Néanmoins, il convient de préciser que les mesures diplomatiques et autres mesures non militaires ne remplacent pas et ne peuvent pas remplacer la nécessité de renforcer les capacités militaires. Les capacités militaires restent nécessaires pour faire face aux situations désastreuses qui peuvent survenir en raison des actions militaires ennemies contre Israël et ses citoyens.

Pour exécuter le concept de sécurité nationale, le pays a besoin d’une économie robuste pour soutenir divers éléments systémiques et pour financer la conduite effective de la guerre si nécessaire. Comme l’a enseigné Niccolò Machiavelli, la guerre nécessite trois choses : de l’argent, de l’argent et encore plus d’argent. D’où la grande importance d’une économie nationale saine, en croissance et résiliente. (L’économie n’est pas abordée dans cet article).

La force du leadership d’Israël, des structures nationales de prise de décision et de la capacité des échelons supérieurs à mettre en œuvre des politiques de sécurité nationale sont également des éléments essentiels dans l’exécution de politiques bien raisonnées, et pour la capacité des dirigeants israéliens à résister aux fortes pressions imposées sur eux par des défis de sécurité nationale. (Ces questions dépassent également le cadre de cet article. L’hypothèse sous-jacente de cette étude est que des processus de prise de décision appropriés par un leadership rationnel visant à garantir les besoins de l’État d’Israël sont en place.)

Dans le même temps, la résilience de la société israélienne est extrêmement importante et en particulier sa capacité à résister aux pressions enracinées dans les défis de la sécurité nationale du pays et, de manière significative, aux sacrifices demandés en temps de guerre. Bien qu’il existe un lien indissoluble entre la résilience sociale et la capacité de répondre aux défis de la sécurité nationale, cela non plus ne sera pas traité dans cet article, qui se concentre sur la doctrine de la sécurité nationale en termes étroits.

Certains diront que la discussion d’un concept de sécurité nationale devrait être précédée d’un exposé des valeurs nationales globales et des intérêts fondamentaux de la nation, pour définir ce que les forces de sécurité doivent défendre et quels sont les dangers qu’elles doivent éviter. Dans cet article, j’ai choisi de ne pas aborder ces questions. Mon hypothèse est que pour la société juive dans l’État d’Israël (et pour ceux à l’étranger qui souhaitent voir l’État-nation du peuple juif être sûr, prospère et avancé en tant qu’État juif et démocratique en Terre d’Israël) – les valeurs et les intérêts fondamentaux d’Israël sont suffisamment bien définis et acceptés.

Compte tenu de toutes ces mises en garde, une étude distincte devrait analyser tous les éléments mentionnés ci-dessus qui ne sont pas couverts par le présent document. Une telle étude produirait un document de base définissant l’essence de la « force nationale » pour l’État d’Israël – la construire, la préserver et la faire progresser. Cela constituerait une couche supérieure d’« intérêts » stratégiques, diplomatiques et politiques d’une portée plus large que ce document. Une telle étude permettra aux perspectives politiques et idéologiques de l’auteur d’être beaucoup plus manifestes que dans le présent article (qui ne traite, encore une fois, que des aspects plus étroits de la « sécurité nationale ».)

Partant d’une doctrine de sécurité nationale, l’establishment de la défense devrait en déduire les principes de constitution et d’usage de la force. Cela s’applique à tous les organes de sécurité, dirigés par Tsahal, ainsi qu’aux composantes de la communauté du renseignement, à l’AEI, à la National Cyber ​​Authority, aux organisations relevant du ministère de la Sécurité intérieure et, dans une certaine mesure, également au ministère des Affaires étrangères et à d’autres ministères, traitant des aspects de la sécurité nationale.

Cet article présente ce que je crois être le véritable « concept de sécurité nationale » d’Israël – qui constitue officieusement une doctrine dominante.

Aux fins du présent document, le concept de sécurité nationale peut être défini comme suit :

Le concept de sécurité nationale devrait régir les règles d’approche de la création des capacités nécessaires à l’État (la constitution de forces) et l’application de ces capacités (l’usage de la force) face aux menaces de la force, ou l’utilisation effective de la force et de violence contre Israël et ses citoyens par des pays, des organisations et des individus. 

Faits de base sur la situation sécuritaire d’Israël

Le concept de sécurité nationale d’Israël doit considérer comme point de départ trois faits fondamentaux :

  1. Israël opère dans une situation extrêmement asymétrique concernant des questions quantitatives importantes. Elle sera à jamais confrontée à un écart béant entre la taille de sa population résidente (et plus précisément, la taille des segments qui supportent le fardeau de la défense nationale – c’est-à-dire sans compter la plupart des communautés arabes et ultra-orthodoxes) et celle des pays voisins. Ces derniers ont tous été hostiles à l’existence d’Israël dans le passé, et certains le restent. Israël sera toujours un pays de petite taille, et donc hypersensible à toute perte de territoire et aux tirs à haute trajectoire (artillerie et roquettes) – contrairement à la plupart de ses voisins. Il est également le seul dans les forums internationaux, tels que l’ONU, en tant qu’État juif singulier face à un groupe arabe de 22 pays et à un groupe islamique de 57 membres.
  2. Israël ne pourra jamais atteindre un moment de « conquête de Berlin » au Moyen-Orient, c’est-à-dire atteindre – une victoire décisive dans la guerre, comme celle des alliés pendant la Seconde Guerre mondiale ; un moment qui transformerait radicalement la culture politique de la région face au désir des nations et organisations voisines d’anéantir l’État d’Israël. Cela signifie qu’aucune victoire dans aucune guerre ne garantirait, une fois pour toutes, qu’Israël ne sera pas à nouveau confronté à des menaces pour son existence. De plus, la première défaite d’Israël pourrait bien être la dernière, certainement si son territoire finit par être conquis par les forces arabes ou islamiques. Ce n’est le cas pour aucun pays arabe qu’Israël pourrait vaincre et dont il pourrait occuper son territoire.

Ainsi, Israël est condamné à planifier la prochaine guerre à la fin de toute guerre qu’il mène, peu importe son succès ; et dans chaque guerre, il doit prévaloir contre toute attente. Contrairement à ses adversaires, Tsahal n’a pas la possibilité de battre en retraite. Il s’agit d’une asymétrie très aiguë, au sens qualitatif, qui influence grandement l’usage de la force ainsi que son accumulation.

  1. Le « centre de gravité » d’Israël est concentré dans un espace géographique étroit, dans le « Gush Dan » autour de Tel-Aviv, tout près de l’ancienne frontière d’Israël – la « Ligne verte ». Tel-Aviv n’est qu’à 16 kilomètres de la Ligne verte, à 45 kilomètres de la frontière du Jourdain et à 40 kilomètres de la bande de Gaza. Ce centre de gravité pour Tsahal et l’establishment de la défense s’applique également aux institutions clés de l’économie israélienne, qui sont basées à Tel-Aviv. Ainsi, tenir l’ennemi à l’écart de la grande région de Tel-Aviv et le défendre contre les attaques est vital et critique pour la capacité d’Israël à survivre et à fonctionner pendant n’importe quel scénario de guerre.

Le maintien de la capacité de déplacer des forces d’un front à un autre est également vital pour la capacité d’Israël à se défendre, nécessitant la liberté de mouvement le long des routes du centre d’Israël en toutes circonstances. Au-delà de cela, en raison de sa petite taille, Israël n’a pas beaucoup de redondance en ce qui concerne les infrastructures critiques, ce qui constitue une grave vulnérabilité. A l’ère des armes à haute trajectoire, la difficulté de défendre le cœur stratégique du pays, et la vulnérabilité des infrastructures redondantes, sont encore plus prononcées.

Les principes et observations guidant un concept de sécurité nationale 

Les faits décrits ci-dessus, et d’autres facteurs (tels que les leçons tirées des expériences historiques d’Israël et du peuple juif), ont conduit à l’émergence de plusieurs principes qui guident les décideurs, et constituent en effet une doctrine de sécurité nationale non écrite mais largement acceptée. Ceux-ci inclus:

  1. Israël fera tout son possible pour renforcer sa capacité à se défendre par elle-même. Elle ne peut et ne doit pas compter sur les autres pour mener ses guerres.

(Israël a quelque peu dérogé à ce principe en 1956, lorsque la France a déployé des escadrons aériens pour la défense du ciel israélien. Le positionnement en Israël de batteries de défense antimissile américaines en 1991 et 2003 pourrait également être considéré comme une exception. Mais c’était une circonstance unique. Paradoxalement, c’était le résultat de la volonté des États-Unis de dissuader Israël d’agir en légitime défense contre l’Irak et de perturber ainsi les composantes arabes de la coalition.)

Cette détermination fondamentale et fondée sur des principes, qui date de la création de l’État, s’inspire entre autres des leçons de la Shoah. Cela reflète également la situation géographique spécifique d’Israël, qui ne peut permettre de se fier à des solutions qui dépendent de la prise de décision d’autres nations. Israël n’a pas le temps pour cela ; il pourrait être dépassé avant l’arrivée des secours.

À cela devrait être ajouté le message éternel d’Israël au monde en général, et aux États-Unis en particulier : Contrairement aux nations d’Europe, Israël ne demandera pas à des troupes étrangères (c’est-à-dire américaines) de se mettre en danger pour défendre Israël. Churchill a dit « donnez-nous les outils et nous finirons le travail » – mais Israël le pense vraiment.

Cette combinaison de mémoire historique, d’impératifs moraux et de besoins professionnels a fait de ce principe la pierre angulaire à toute épreuve du concept de sécurité nationale d’Israël ; qu’Israël est conçu pour se défendre par lui-même. Ce principe a été publiquement reconnu par les dirigeants américains, dont le président Obama.

Dans ce contexte, il est important de noter qu’un déclin constant est en cours dans la présence américaine dans l’arène du Moyen-Orient. Ce retrait est illustré par l’absence de réponse aux frappes iraniennes contre les installations pétrolières saoudiennes, aux attaques brutales contre les navires du Golfe, ainsi qu’à l’abattage par l’Iran d’un drone américain. Le retrait américain du Moyen-Orient se manifeste également par l‘abandon des Kurdes de Syrie à l’hégémonie turque. Tout cela sert à prouver sans aucun doute – malgré l’assassinat ciblé de Qassem Soleimani par les États-Unis en janvier 2020 – qu’Israël ne peut compter que sur ses propres capacités pour se défendre contre ses ennemis proches et lointains.

  1. Israël maximisera ses capacités par un service militaire national et la création d’une grande armée permanente (par rapport à la taille de sa population). Israël compte également sur la pleine utilisation d’une capacité d’appel rapide de nombreuses troupes de réserve bien entraînées sur le champ de bataille. Cela nécessite un long service obligatoire, suivi d’un entraînement constant de la réserve et d’un investissement dans le maintien de l’état de préparation au combat des unités de réserve. Ces mesures sont nécessaires pour surmonter, en cas d’urgence, l’avantage numérique significatif des voisins d’Israël, sans aucune dépendance vis-à-vis des forces étrangères.
  2. Israël doit construire des capacités de dissuasion à plusieurs niveaux – à la fois pour dissuader les attaques ennemies sur son territoire et sa population, ainsi que pour éviter tout type de menace existentielle. Il agira également pour maintenir la supériorité sans équivoque de ses capacités stratégiques sur tous les ennemis. De plus, la « Doctrine Begin », telle qu’énoncée par le Premier ministre Menachem Begin après « l’opération Opera » contre le réacteur nucléaire irakien en 1981 : Empêcher l’acquisition d’un arsenal nucléaire entre les mains d’une puissance régionale hostile, fait partie intégrante de la posture dissuasive de la politique d’Israël.
  3. Tant pour dissuader que pour se défendre efficacement, et pour attaquer et gagner si nécessaire, Israël doit maintenir un « avantage qualitatif » sur ses ennemis, principalement en utilisant une technologie de pointe et une main-d’œuvre hautement qualifiée, en particulier dans les échelons de commandement. Israël fera tout ce qui est nécessaire pour maintenir et accroître ses avantages qualitatifs. À cette fin, Israël doit investir des ressources importantes dans l’identification de ressources humaines de qualité, dans la formation systématique de ce bassin de main-d’œuvre et dans son déploiement dans les domaines cruciaux pour exploiter l’avantage qualitatif – tels que la technologie, le renseignement, le cyber, les pilotes de chasse, les officiers de marine, et dans une certaine mesure les forces spéciales.

La capacité de faire appel aux meilleurs et aux plus brillants dépend à son tour du maintien du repêchage national. Le projet permet de passer au crible l’ensemble de la cohorte des lycéens, de choisir ceux qui sont les plus aptes à servir à la pointe de la qualité dans les domaines mentionnés ci-dessus, et d’orienter d’autres hommes (et femmes, dans certains cas) hautement qualifiés vers le terrain des unités de combat, qui sont le terreau du leadership militaire. A cela s’ajoute le rôle social du projet, qui contribue à la résilience et à la cohésion nationale.

Simultanément, Israël doit faire progresser ses industries de défense, qui devraient fournir les éléments et les systèmes d’armes qui serviront de « changeurs de jeu ». Israël ne peut pas entièrement compter sur l’acquisition de technologies critiques à l’étranger et doit donc maintenir et développer son industrie de la défense. (Un principe corollaire est qu’Israël doit trouver des marchés d’exportation qui maintiennent les industries de la défense financièrement viables).

Les éléments de l’avantage qualitatif sont également soutenus par le soutien américain. Depuis 2008, l’administration américaine est obligée par la loi de maintenir le QME (Qualitative Military Edge) d’Israël et de signaler chaque année au Congrès que c’est effectivement le cas. Cette obligation revêt une valeur importante pour Israël, notamment en termes de technologie, ainsi que dans le message de dissuasion qu’il véhicule.

  1. Israël doit maintenir un corps de renseignement important (en proportion de sa taille), qui opère plusieurs missions parallèles et complémentaires :
  • Pour mieux comprendre l’environnement stratégique, parvenir à une alerte suffisamment précoce quant aux événements et éléments pouvant constituer un danger, et prévenir les menaces avant leur réalisation.
  • Avec la montée en puissance des PGM (Precision Guided Munitions), il est nécessaire de s’assurer que les « cibles de renseignements -target intel » offrent la capacité de frapper avec une grande précision un très grand nombre de cibles ; concentrer le feu là où son impact sera le plus grand ; et donner la priorité à la destruction des cibles pour garantir les dommages les plus importants et les plus efficaces contre les capacités ennemies.
  • Guerre du renseignement : La communauté du renseignement fournit également à Israël la capacité d’agir « sous le radar » et sans avoir besoin de recourir à la force publiquement. De nos jours, cela se fait principalement dans le cadre de la « Campagne de l’entre-deux-guerres ». Les retards dans la réalisation du projet nucléaire militaire de l’Iran et les dommages considérables causés aux réseaux terroristes iraniens dans le monde sont deux exemples de la « guerre du renseignement » israélienne.
  1. Israël doit développer ses capacités de cyberdéfense, en protégeant ses systèmes de défense et civils, ainsi que ses capacités cyberoffensives, contre tout acteur utilisant ce royaume contre Israël. Ces capacités, à mesure qu’elles deviennent de plus en plus sophistiquées, fournissent à Israël des outils puissants bien au-delà de sa taille physique et démographique, offrant une position internationale qui peut se traduire par des gains dans d’autres domaines stratégiques.
  2. La nature changeante de la menace sur les zones arrière d’Israël (militaires et civiles) en raison du nombre de missiles et de roquettes dans les arsenaux ennemis et leur précision croissante – nécessite un changement majeur dans l’ordre de priorité donné à la défense du front intérieur. Ceci, à son tour, signifie que quatre efforts clés doivent être entrepris : une défense active pour intercepter les missiles et les roquettes entrants ; la défense passive (c’est-à-dire le durcissement des cibles potentielles pour protéger la population, ainsi que les infrastructures vitales) ; la capacité de localiser et de détruire les lanceurs ennemis, de préférence avant leur utilisation (frappes de contre-force) ; et une dissuasion renforcée grâce à la capacité d’Israël d’infliger de lourdes pertes aux ressources vitales de l’ennemi.
  3. La force militaire d’Israël repose sur les éléments suivants, qui doivent être maintenus et continuellement renforcés :
  • Une force aérienne forte et moderne, permettant une action sur de longues distances au Moyen-Orient.
  • Forces terrestres relativement importantes – qui devraient être rendues plus meurtrières et moins vulnérables sur le champ de bataille.
  • Une marine petite mais hautement sophistiquée – pour une action dans tout le bassin méditerranéen et dans les approches méridionales d’Israël, en surface et en dessous.
  • Un système de défense multicouche protégeant le front intérieur – à la fois actif et passif.
  • L’utilisation de Munitions Guidées de Précision, en grande quantité, appuyées par un ciblage efficace et étendu, rendant possible l’utilisation (très) intensive de frappes de précision.

Malgré les difficultés, Israël doit revenir à l’utilisation offensive traditionnelle des forces terrestres à grande échelle, assurant la maniabilité pour atteindre les objectifs du champ de bataille. Une structure de commandement qui combine des commandements régionaux avec des forces de frappe mobiles est la bonne voie pour Tsahal.

Il pourrait être souhaitable que Tsahal établisse un corps de missiles, qui exploitera une variété de missiles de croisière et de missiles sol-sol à différentes portées. Cela soulagera l’armée de l’air israélienne de certaines de ses missions. Un nouveau corps de missiles facilitera les frappes sur des cibles éloignées, quelles que soient les capacités de l’IAF. Ceci est important en raison de la vulnérabilité des aérodromes aux attaques et des questions concernant le droit de passage de l’IAF dans les espaces aériens d’autres nations.

  1. Pour mener à bien toutes ces décisions, Israël doit investir une part relativement importante de son budget national et de son PNB dans le développement des systèmes militaires, de renseignement et industriels nécessaires à cette fin – avec un accent particulier sur les projets de R&D pertinents. Israël investit dans de telles capacités (5,2% du PNB en 2018) proportionnellement à la taille de son économie, plus que les États-Unis, et bien plus que les pays européens. L’aide militaire américaine (38 milliards de dollars pour l’exercice 2018 à 2027) continuera d’être importante dans le financement des besoins de défense d’Israël. Israël ne doit pas renoncer à cette aide américaine, même s’il peut le faire. (Après tout, 3,8 milliards de dollars par an d’aide militaire américaine ne représentent qu’un pour cent du PNB d’Israël). Le paquet d’assistance militaire a une grande valeur symbolique puisqu’il signale un engagement solide des États-Unis envers Israël.

L’augmentation de la nature et du niveau de menace de plusieurs sources ces dernières années nécessitera probablement une augmentation du budget annuel de la défense de plusieurs milliards de dollars. Cela signifie que le budget de Tsahal exigera une proportion plus élevée du PNB. Comme indiqué ci-dessus, la menace croissante est le résultat de la capacité accrue de l’ennemi (quantitativement et qualitativement, c’est-à-dire en termes de précision) à frapper des cibles à l’arrière d’Israël ; ainsi que la menace accrue des pays au-delà de l’horizon, principalement l’Iran, et la nécessité de renforcer les capacités de cyberdéfense et d’attaque. Ces menaces, si elles étaient réalisées, pourraient constituer un grave danger stratégique pour Israël, dans la mesure où elles pourraient perturber la capacité de combat de Tsahal, et pourraient affecter le fonctionnement du front intérieur.

  1.  Compte tenu de la marge de sécurité très étroite d’Israël, la politique israélienne doit être prudente et calculée. Par exemple, Israël devrait éviter d’être entraîné dans des guerres inutiles et ne doit lancer des « guerres préventives » que si aucune autre option n’est disponible pour éviter de plus grands dangers à l’avenir. Israël devrait toujours choisir une politique prudente dans le domaine de la sécurité nationale, même si cela signifie renoncer à l’option de « plus grands gains pour de plus grands risques ». « La prudence vaut mieux qu’un pari » est la bonne maxime, dans la plupart des cas pour les petits pays en général. (Israël reste dans cette catégorie.)

Cependant, Israël doit également garder un œil ouvert sur les opportunités qui peuvent se présenter, en particulier en période de grands changements ou de crises profondes, pour tirer parti de telles situations, même s’il n’y a aucune garantie de succès. Maintenir l’équilibre complexe entre « la prudence » et « exploiter les opportunités » est l’un des aspects les plus difficiles de la prise de décision. Ce niveau de complexité est l’une des raisons pour lesquelles des ressources importantes doivent être investies dans le renforcement des forces, même en période de calme relatif.

  1. Israël agira pour déplacer les batailles aussi loin que possible de ses propres frontières. Cela peut être fait en temps de paix en établissant des paramètres de défense ou des régimes de sécurité contraignants qui établissent un « cordon sanitaire » au-delà des frontières souveraines d’Israël ; et en temps de guerre en poussant les combats en territoire ennemi, partout où la frontière est inconfortablement proche de son cœur stratégique.

Israël doit également aspirer à des « frontières défendables », c’est-à-dire des lignes de défense permettant à Tsahal, déployée initialement avec ses forces régulières, de parer une offensive de toute coalition hostile (jusqu’à ce que les réserves soient mobilisées). Contrairement à l’affirmation selon laquelle « le territoire n’a aucune valeur à l’ère des missiles », la dimension géographique du concept de sécurité nationale d’Israël est extrêmement importante, et encore plus à l’ère des missiles. C’est parce que le « centre de gravité » d’Israël est concentré dans une petite zone autour de Tel-Aviv. C’est aussi à cause de la nécessité, même à l’ère des missiles, de déployer des ressources vitales loin de cette zone et de maintenir les lanceurs de missiles et de roquettes ennemis aussi loin que possible des infrastructures vitales et des centres de population, ce qui laisse du temps pour une alerte précoce et pour réussir l’interception des missiles entrants.

  1.  En temps de guerre, Tsahal et la communauté du renseignement devraient se doter d’une capacité à mener des opérations offensives dans deux arènes distinctes en parallèle et en progression. Cela signifie que l’État d’Israël a besoin d’une défense dans toutes les directions – en mer, sur terre et dans les airs. Et l’armée israélienne devrait pouvoir passer à l’offensive sur un front important (aujourd’hui, ce serait probablement le front nord, englobant le Liban et la Syrie), et avant que cette offensive ne soit conclue avec succès, elle doit également pouvoir prendre l’initiative dans un second front (probablement Gaza). L’armée de l’air devrait être capable de détruire des milliers de cibles en continu, à des distances qui ne nécessitent pas de ravitaillement en vol ; et détruire des cibles clés sélectionnées dans le soi-disant « troisième cercle », bien au-delà des frontières d’Israël ; ainsi que quelques cibles spécifiques de haute importance à des portées encore plus grandes. La marine doit garantir la liberté de passage sur les routes maritimes en Méditerranée ; déjouer les menaces maritimes ; et remplir sa mission dans le cadre de la posture de dissuasion stratégique d’Israël.
  2. Sur la base des expériences de ces dernières années (et des périodes antérieures de conflit), il est clair qu’Israël ne peut espérer un moment de « conquête de Berlin » ; c’est-à-dire la défaite de l’ennemi, comme celle de l’Allemagne nazie en 1945 pour que les hostilités cessent une fois pour toutes. C’est le fait amer qu’après chaque série de combats, une autre tentative de frapper Israël suit (jusqu’à ce qu’une autre raison plus profonde conduise les acteurs arabes à un cessez-le-feu). L’un des objectifs de tout cycle de guerre est qu’il se termine d’une manière qui retarde autant que possible le prochain cycle de combat. Ceci est réalisable si l’ennemi comprend qu’il doit s’attendre à un coup beaucoup plus douloureux lors d’un prochain round – étant donné les dommages évidents qu’il subit pendant les combats.

En théorie, une telle dissuasion est effectivement à portée de main. Cependant, c’est un concept glissant et il n’y a pas de méthode infaillible pour le sécuriser. (Témoin de l’attaque arabe d’octobre 1973 qui a eu lieu six ans après la guerre de juin 1967, la victoire la plus convaincante d’Israël ; et en effet, la guerre d’usure qui a commencé avec le naufrage par la marine égyptienne du destroyer israélien « Eilat » en septembre 1967, à peine trois mois après la guerre des Six Jours.)

Une réalisation qui peut conduire à obtenir un long retard avant la prochaine guerre serait une situation où Tsahal réussirait à détruire les systèmes et infrastructures militaires ennemis, aussi largement et aussi complètement que possible. Dans un tel cas, l’ennemi aura du mal à reconstituer ses capacités à moins que de nouveaux systèmes ne lui soient rapidement fournis par des tiers. L’époque où une telle assistance était assurée (par exemple par les Soviétiques après 1967, ou par l’Iran au Hezbollah après 2006) pourrait bien être révolue.

Dans la guerre contre les organisations non étatiques, il est important de détruire leur équipement militaire, leur infrastructure bâtie (y compris les installations souterraines), et de frapper leurs commandants, mais aussi de briser leurs mythes de résistance héroïque et de martyre en les capturant vivants . Tout cela est bien plus important que la prise de territoire. (La conquête de territoire doit être entreprise pour détruire les biens ennemis, et non comme un but en soi.) Ainsi, dans les confrontations futures avec des organisations terroristes et hybrides (c’est-à-dire des groupes terroristes avec des caractéristiques militaires régulières), Tsahal devrait aspirer à la destruction de ( tous) les systèmes militaires ennemis au sens le plus complet de ce terme.

Israël n’a aucun intérêt direct à nuire à l’infrastructure civile de base des pays qui hébergent des organisations terroristes, au-delà des éléments qui perturberaient les capacités de combat de ces organisations. Cependant, dans des circonstances extrêmes, la capacité de frapper l’infrastructure peut ajouter à l’équation dissuasive.

  1. Israël est une puissance de statu quo, ce qui signifie qu’il ne cherche ni à s’étendre ni à dominer les nations voisines. Néanmoins, Israël affrontera et entrera même en guerre contre ceux qui tentent de modifier l’équilibre actuel du pouvoir d’une manière préjudiciable aux perspectives de survie d’Israël. Pour la même raison, Israël conserve le droit d’entreprendre des guerres préventives ou d’utiliser sa puissance de feu contre des cibles spécifiques, même entre les guerres, pour prévenir le risque et empêcher une accumulation dangereuse des capacités ennemies.
  2. La combinaison notoire de prudence en tant qu’impératif stratégique de base et de la nécessité d’empêcher des développements qui modifieraient l’équilibre des pouvoirs oblige Israël à prendre des risques, et parfois des risques élevés. Le meilleur exemple est la Campagne entre les guerres, qui vise à éliminer les menaces futures et à sécuriser un renseignement qualitatif (qui à son tour se traduit par une meilleure lecture des réalités et une action bien informée). Ainsi, il n’est pas surprenant qu’au fil des ans, Tsahal et la communauté du renseignement israélien aient souvent mené des opérations marquées par l’audace, repoussant parfois les limites de l’imaginable. Dans une certaine mesure, « l’audace tactique » est l’envers et le complément nécessaire de la « prudence stratégique ». La perception qu’il génère a également un effet dissuasif.
  3. Ces derniers temps, une autre demande insistante est apparue avec force et doit être prise en compte lorsque la force est utilisée : le besoin de « légitimité intérieure ». En tant qu’État démocratique avec une société ouverte, Israël préfère mener ses guerres uniquement lorsqu’elles sont soutenues par l’opinion publique nationale, ce qui améliore la résilience de la population dans son ensemble et réduit le niveau de contraintes des décideurs pendant les combats. Une telle légitimité est particulièrement vitale lorsque le front intérieur est frappé (parfois très douloureusement) au cours des combats.

Dans le même temps, et presque tout aussi important, Israël devrait chercher à obtenir une légitimité internationale, en particulier parmi les nations partageant les mêmes idées, et surtout auprès des États-Unis.

L’effort pour garantir les deux types de légitimité peut dans certains cas poser des contraintes sur l’usage de la force. Son coût doit être mis en balance avec la nécessité pour Tsahal d’atteindre ses objectifs avec des pertes minimales. Dans le même temps, les exigences de légitimité ne doivent jamais être ignorées, car elles sont vitales pour un petit pays confronté à de multiples situations de guerre. C’est un défi de taille car la nécessité d’agir conformément au droit international humanitaire oblige Israël, mais pas ses ennemis. Hélas, les normes internationales lient les mains d’Israël, mais ses ennemis se sentent libres d’attaquer sans de telles contraintes.

La durée des opérations militaires

Dans le passé, l’hypothèse commune était qu’Israël doit mener de courtes guerres pour éviter de nuire à son économie et démobiliser rapidement les réserves. Cette hypothèse doit être reconsidérée.

Aujourd’hui, Israël est la partie la plus forte dans une confrontation avec des groupes comme le Hamas et le Hezbollah. Il bénéficie d’une profondeur logistique et peut soutenir ou même aggraver la confrontation militaire. De longues séries d’hostilités peuvent prolonger les attaques sur le front intérieur israélien. Mais dans les circonstances actuelles, c’est une situation préférable pour Israël, donnant à Tsahal le temps de détruire systématiquement les capacités et les infrastructures ennemies. Cependant, ce changement doctrinal rend plus important le développement de systèmes défensifs robustes sur le front intérieur et la nécessité de réduire de manière décisive la capacité de l’ennemi à lancer des missiles et des roquettes.

Cela ne doit pas être lu comme un plaidoyer pour « le harcèlement mutuel », mais plutôt comme l’utilisation des avantages d’Israël pour faciliter la destruction des actifs et des infrastructures ennemis, même si la campagne plus longue augmente la menace sur le front intérieur.

L’armée israélienne doit d’abord effectuer une manœuvre terrestre massive, énergique et rapide qui conduirait à la destruction des forces ennemies et au contrôle du territoire défini par le plan opérationnel. L’étape suivante consisterait à passer, d’une manière planifiée à l’avance et avec les forces régulières de Tsahal (sans dépendre de manière significative des réserves), à un effort long et ordonné pour détruire l’infrastructure ennemie et tuer ou capturer son personnel. C’est en fait ce qui s’est passé lors de l’« Opération Bouclier défensif » en 2002. La prise de contrôle d’une grande partie de la Cisjordanie a pris quelques jours (en fait, cinq semaines si l’on compte toutes les opérations directes), mais la réduction systémique des capacités terroristes palestiniennes à leur niveau minimal actuel a pris quatre ans.

Dans un scénario libanais, la destruction physique des infrastructures ennemies dans les territoires pris par Tsahal devra se dérouler sur une période plus courte (peut-être sur plusieurs mois), après quoi Israël se retirera. Dans le passé, Israël n’a pas imposé de blocus aux pays dans lesquels il y avait un renforcement militaire intensif. Au Liban après 2006, cette fonction était censée être exercée par les forces de l’ONU (qui ont lamentablement échoué dans cette mission). Le succès plus récent de l’effort visant à perturber l’approvisionnement en armes iraniennes et syriennes du Hezbollah via la Syrie nécessite une reconsidération de cette méthode. Mais un blocus n’est pas facile à mettre en œuvre, et de toute façon ne serait pertinent que si les armes et infrastructures ennemies étaient massivement détruites. Ainsi, l’évolution de la perception quant à la nécessité d’une « guerre courte » est entremêlée à un nouveau concept de « capacité de blocage ».

Politique et guerre   

On doit faire une observation importante, concernant l’interaction changeante entre l’effort militaire et les actions diplomatiques connexes. Dans le passé, Israël a souligné le devoir de l’armée de « produire » des conditions sur le champ de bataille qui permettraient à l’échelon politique d’obtenir un nouveau et meilleur résultat à la table des négociations. Dans de nombreux cas, ce n’est plus valable. Dans le monde complexe auquel les soldats et les hommes d’État sont confrontés aujourd’hui, le « résultat militaire » ne conduit pas nécessairement aux résultats diplomatiques souhaités. Souvent, aucun « complément diplomatique » supplémentaire ou séparé n’est dans les cartes, car aucun cadre diplomatique international ne peut imposer un résultat aux parties qui refusent d’accepter la légitimité même des négociations.

Cela rend encore plus important le maintien d’un dialogue entre les niveaux militaire et politique, afin que les soldats comprennent ce que les hommes d’État souhaitent réaliser. Dans un tel dialogue, il est du devoir des dirigeants politiques de définir et de communiquer en termes non ambigus ce qu’ils veulent réaliser par une action militaire et diplomatique combinée, et de déterminer en collaboration avec le commandement militaire quelle devrait être la fin du jeu militaire. Ce processus doit être éclairé par la prise de conscience que les résultats diplomatiques souhaités ne sont pas toujours susceptibles de suivre. Cela fonctionne dans l’autre sens : au mieux, les objectifs politiques peuvent déterminer les résultats militaires.

Par exemple, l’objectif militaire aujourd’hui dans les opérations en Syrie est d’empêcher le transfert d’armes au Hezbollah et de refuser l’implantation des bases militaires iraniennes dans la région. Il s’agit d’un objectif bien défini, que Tsahal sait traduire en actes, et aucune diplomatie d’accompagnement n’est nécessaire. Si une action diplomatique était ajoutée, conduisant à une décision syrienne ou russe de repousser les forces iraniennes hors de Syrie, ce serait une contribution bienvenue. C’est un objectif qui devrait être recherché par la poursuite combinée d’un dialogue intense avec les Russes et les efforts de Tsahal sur le terrain. Mais le résultat militaire dans ce cas est suffisamment important pour prendre des risques en atteignant ce résultat même sans le complément diplomatique supplémentaire.

Comme on l’a noté, à l’avenir, Israël est obligé de faire face à de nombreuses situations dans lesquelles l’objectif militaire doit être clair, puisque l’effort diplomatique n’a pas de sens. Considérez la résolution 1701 de l’ONU sur la sécurité qui a mis fin aux combats lors de la deuxième guerre du Liban en 2006 ; une résolution totalement inutile et dénuée de sens (étant donné l’échec total de l’ONU à mettre en œuvre ses responsabilités en vertu de la résolution). La résolution n’a servi qu’à donner aux politiciens une couverture pour la décision de mettre fin aux combats, de manière non concluante. Par conséquent, l’hypothèse de travail d’Israël pour l’avenir doit être qu’il n’y a aucun moyen d’accomplir dans l’arène diplomatique quoi que ce soit au-delà de ce qui serait réalisé au combat, et tout engagement international produirait au mieux une résolution de type « 1701 plus » sans effet.

Par conséquent, l’objectif de Tsahal doit atteindre des résultats sur le terrain qui ne dépendent d’aucun résultat internationalement soutenu et convenu. Cela permet à Israël de mettre en œuvre des politiques unilatérales, comme empêcher de force le réarmement de l’autre partie une fois les combats terminés.

Aspects de l’Alliance

En raison de l’asymétrie discutée ci-dessus dans les attitudes de la communauté internationale, Israël doit rechercher des alliés stratégiques qui peuvent aider à la constitution de forces ; offrir certaines formes de soutien non militaire en cas d’urgence ; et soutenir les actions d’Israël tout en repoussant un « assaut » diplomatique contre Israël par l’ONU et la communauté internationale. Cela aide à préserver la liberté d’action d’Israël.

Israël cherche à travailler main dans la main avec une puissance mondiale. Certes, aujourd’hui, Israël se rend compte qu’il n’y a pas d’alternative aux relations étroites avec les États-Unis, allié d’Israël depuis la fin des années 1960. Par conséquent, il est impératif de faire tout ce qui peut être fait pour maintenir un soutien bipartite à Israël à Washington ; renforcer la relation stratégique avec la communauté juive d’Amérique du Nord dans toute sa diversité ; et de prendre en compte les intérêts américains lors de la prise de décisions de guerre et de paix. C’est une réalité, même si parfois Israël devra agir contre les souhaits américains pour d’importantes raisons de sécurité nationale.

Dans le même temps, Israël devrait chercher à établir de bonnes relations avec d’autres nations pour élargir le cercle des pays qui comprennent ses politiques et peuvent choisir de ne pas voter contre elle dans les forums internationaux. Une attention particulière devrait être accordée aux pays qui sont importants pour l’économie d’Israël axée sur les exportations, et en particulier les pays qui sont des marchés d’exportation pour les industries de défense d’Israël.

Les relations avec les voisins méditerranéens orientaux d’Israël, la Grèce et Chypre, et les puissances méditerranéennes plus éloignées comme l’Italie et la France sont également précieuses. Une importance suprême est attachée à l’alignement avec les partenaires de paix d’Israël – l’Égypte et la Jordanie, qui font également partie de l’alignement méditerranéen. (L’Égypte et la France ont pris l’initiative de faire face aux ambitions turques.) Plus récemment, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan, le Maroc et d’autres partenaires moins manifestes ont également formé un alignement régional. Les Accords d’Abraham ont contribué directement et indirectement à l’amélioration spectaculaire de la position internationale d’Israël ; ce qui, à son tour, contribue à la dissuasion des adversaires d’Israël et donc à l’équilibre global de la sécurité nationale israélienne.

La question de la frontière orientale

Il n’y a pas de consensus national en Israël sur certains aspects vitaux de la sécurité nationale, comme la question de la frontière orientale du pays. Les Palestiniens sont considérés par la grande majorité des Israéliens comme mal adaptés en tant que citoyens d’un État d’Israël étendu, mais les alternatives à l’annexion de la Cisjordanie avec sa grande population palestinienne sont farouchement contestées. Il s’agit évidemment d’une lacune majeure dans la posture de sécurité nationale d’Israël. Mais même ainsi, ce dilemme n’éclipse pas le large accord sur d’autres aspects de la doctrine de la sécurité nationale, comme détaillé ci-dessus.

Dans tous les cas, dans le cadre de toute solution diplomatique en Cisjordanie, Tsahal doit sécuriser la vallée du Jourdain, qui sert de barrière entre les Palestiniens et les menaces potentielles du monde arabe à l’est. Et Tsahal doit se tenir prête à combattre le terrorisme en Judée-Samarie dans des circonstances extraordinaires.

Une mise en garde et une note optimiste 

Avertissement : L’avenir est imprévisible. Le concept de sécurité nationale présenté dans cet article est pertinent pour le Moyen-Orient tel qu’il est aujourd’hui – une situation où les ennemis d’Israël sont des organisations terroristes proches de ses frontières, et l’Iran cherche à obtenir une arme nucléaire et à construire un « cercle de feu » hostile autour de l’État d’Israël au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen et à Gaza (et, l’Iran l’espère, en Jordanie et en Cisjordanie également).

Si un changement devait survenir et restaurer la menace militaire « classique » qui impliquait le déploiement de grandes forces armées permanentes aux frontières d’Israël, cela imposerait des priorités de défense israéliennes différentes et une structure de force différente de Tsahal. La réflexion (et peut-être une certaine action) devrait être consacrée à cette possibilité, même aujourd’hui.

Par-dessus tout, il convient de terminer cet article par un commentaire optimiste, en prenant note des avantages imprévus qui ont découlé du système de sécurité nationale d’Israël.

La communauté de défense d’Israël a maintenu l’avantage qualitatif d’Israël en dirigeant la main-d’œuvre la plus hautement qualifiée vers des unités technologiques, des cours de pilotage et des forces spéciales. Cela a aidé Israël à devenir la « Start-Up Nation ». Les vétérans de Tsahal qui ont été des « résolveurs de problèmes » en uniforme, apportent avec eux dans le monde des affaires les façons de penser qu’ils ont acquises alors qu’ils étaient aux prises avec des défis de sécurité. Ils ont formé des milliers d’entreprises technologiques innovantes, qui contribuent de manière significative au monde dans son ensemble et ont propulsé l’économie d’Israël vers de nouveaux sommets.

C’est encore plus vrai dans le domaine de la cybertechnologie, qui a été au cœur des missions militaires et qui le devient désormais pour l’économie mondiale dans son ensemble. Ce modèle est voué à persister, alors que de nouvelles cohortes de personnel traitant de la résolution de problèmes technologiques en utilisant des connaissances de pointe, quittent le service militaire et rejoignent la main-d’œuvre civile.

Dans ces domaines, une grande importance est accordée au « capital social », la capacité des jeunes à mobiliser les autres pour travailler de manière intensive en équipe avec un objectif précis en tête. Ainsi, la camaraderie pendant le service militaire constitue la base de la capacité à résoudre des problèmes dans la vie civile aussi bien que militaire. La taille physique et démographique d’Israël devient moins importante, tant que les nouvelles industries technologiques peuvent s’appuyer sur un personnel de haute qualité disponible. (Remarque : l’armée israélienne engendre de nombreuses start-ups, mais Israël réussit moins bien à se développer dans de grandes entreprises multinationales. Cela nécessite des compétences qui ne sont pas souvent acquises pendant le service militaire.)

Un exemple intéressant est le domaine émergent des véhicules autonomes. Israël ne produit aucune sorte de voitures, car son marché est trop petit et les investissements considérables dans les infrastructures nécessaires à une telle fabrication ne sont pas économiquement viables. Cependant, Israël est aujourd’hui une « superpuissance » en ce qui concerne les logiciels prenant en charge les véhicules autonomes, y compris les cyberdéfenses nécessaires pour empêcher des éléments externes de pirater le véhicule sans l’autorisation du conducteur ou du propriétaire.

Ainsi, chaque fois que le coût économique de la conscription militaire obligatoire d’Israël est évalué (par rapport au service professionnel ou volontaire aux États-Unis, par exemple), cet élément doit également être apprécié. C’est le projet national qui permet à l’État d’orienter les jeunes brillants vers des activités stimulantes sur le plan technologique et intellectuel. Par conséquent, d’un point de vue global, ce qu’Israël perd en coûts immédiats en raison de la traction obligatoire universelle est plus que compensé par les avantages économiques et sociaux d’une culture de l’innovation.

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Le général Amidror est titulaire de la chaire d’Anne et Greg Rosshandler et chercheur principal au Jerusalem Institute for Strategy and Security. Il a été conseiller à la sécurité nationale du Premier ministre Netanyahu et président du Conseil de sécurité nationale (avril 2011-novembre 2013). Il a servi pendant 36 ans à des postes supérieurs de Tsahal (1966-2002), notamment commandant des collèges militaires (y compris le Collège de la défense nationale, le Collège d’état-major et de commandement et l’Académie de commandement tactique), secrétaire militaire du ministre de la Défense, directeur du Division de l’analyse du renseignement dans le renseignement militaire et chef du renseignement du commandement du Nord. Il est également membre distingué du Gemunder Center de JINSA. Il est l’auteur de trois livres sur le renseignement et la stratégie militaire : Reflections on Army and Security (Hébreu, 2002), Intelligence, Theory and Practice (Hébreu, 2006),


Photo : Tsahal

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