Le combat de Jacob, Albert Bensoussan

Publié par

Albert Bensoussan

Le combat de Jacob

 

La vie est un combat, lit-on dans Job, livre de sagesse stoïcienne et leçon de force d’âme. Mais la Bible entière est livre de combats. Combats pour la vie ou la survie. Et pour Israël,  pour nous, peut-être le plus prégnant, le combat de

 

Jacob par quoi et par qui tout notre destin fut dessiné — assigné.

S’il est un passage, tellement bref pourtant sur le rouleau de la Torah, à avoir soulevé tant de commentaires et de représentations graphiques, c’est le fameux combat de Jacob dans la nuit au gué de Yabok dont il sortira vainqueur, quoique déboîté de hanche, et avec un nouveau nom : Israël.

Jacob a quitté la maison de ses pères après avoir ravi son droit d’aînesse à Esaü — qui, affamé de retour de la chasse, le vend à son jeune frère contre un plat de lentilles —, puis arraché, par l’astuce de sa mère Rebecca — la matriarche la plus intelligente des quatre —, la bénédiction de son père Isaac en lieu et place de son frère jumeau et aîné (sorti le premier de la matrice maternelle). Et voilà qu’il est légitimement tenaillé par la crainte de la vengeance du frère jaloux, violent et rancunier. Jacob erre donc sur les terres qui le mènent chez son oncle, à Haran et en proie au doute ou à l’appréhension. Notons que Jacob est souvent en proie à la peur : yirah יראה, un mot récurrent dans cet épisode. Comme souvent dans la Torah c’est par le sommeil et le rêve (‘halom), et dans la nuit propice au surgissement des idées ou des solutions, que Jacob va accéder à la lucidité, la solution et la résolution. Le voilà dormant par terre, une pierre (avney) sous la tête comme cela se faisait alors (habitude conservée encore chez les Japonais traditionnels qui dorment en plaçant sous leur nuque un dur tabouret en bois) : une échelle (soulam) lui apparaît reliant le ciel et la terre, et des anges d’Elohim (malakhey Elohim) montent et descendent, reliant les deux espaces ; l’ordre des verbes est important : ‘olim veyordim : la montée précède la descente. Il faut donc comprendre qu’il faut d’abord s’élever pour redescendre, et, vu la permanence du mouvement, remonter pour redescendre puis remonter, indéfiniment. Et soudain, dans ce rêve, qui annonce par son aspect irréel les fameuses visions, par exemple, d’Ezéchiel, c’est Dieu lui-même qui apparaît à Jacob endormi : יהוה Hachem nitsav ‘alav : Dieu était dressé dessus, et voilà qu’il lui parle en se présentant comme le Dieu de son père et de son grand-père. Jacob comprend alors qu’il s’inscrit dans une filiation et un héritage spirituel, alors que l’héritage matériel

— la bekhora mal acquise et par ruse — lui pèse sur la conscience et l’effraie. Et cette fois, sans qu’il faille user de ruse ou d’astuce pour l’obtenir, il reçoit de Dieu la terre qui deviendra terre d’Israël :

La terre sur laquelle tu es couché, je te la donnerai ainsi qu’à ta descendance.

Et surtout, ce qui est éclairant pour la suite :

Je suis avec toi — anokhi ‘imakh — et te protégerai partout où tu iras.

Jacob se réveille du songe visionnaire et aussitôt bâtit une Maison de Dieu sur la pierre où sa tête avait reposé : Beit-El.

7 et encore 7 années

Et le voilà repartant vers l’orient, pénétrant sur les terres de Laban, son oncle maternel, et c’est la rencontre décisive avec Rachel, qu’il reconnaît pour cousine, c’est pourquoi il l’embrasse en pleurant d’émotion : vayishak Ya’aqov leRa’hel. Ce qui suit ce sont les 14 années de labeur agricole de Jacob au service de Laban, 7 pour épouser Léa — en croyant épouser Rachel : il se fait abuser par son oncle qui, en quelque sorte, le berne à son tour en faisant valoir le droit d’aînesse de sa première fille, tout comme il avait abusé Esaü pour posséder sa bekhora — et 7 pour épouser sa sœur cadette. Il se met en marche à l’issue du temps — en fait, en ajoutant les six ans nécessaires pour se constituer un cheptel, vingt années se sont écoulées — et riche d’un immense bétail qu’il obtient, une fois encore par la ruse, en inventant, peut-être, la première manipulation génétique de l’histoire : il fait en sorte de placer, devant la copulation des bêtes, des branches de tremble, de coudrier et de châtaignier en découvrant le blanc des branches, si bien qu’il obtient un bétail tacheté, rayé et bariolé, le seul que Laban l’avait autorisé à emmener avec lui, et là on peut dire que tel est pris qui croyait prendre. Dans la nuit, un rêve éclaire encore Jacob, où les anges de Dieu s’adressent à lui en l’appelant, ce à quoi il répond ainsi que le fit Abraham et le fera Moïse : הנני Ineni, me voici, qui est la seule formule de soumission à la volonté divine exprimée dans la Torah, et on lui intime l’ordre de partir, une fois de plus, en retournant à son pays natal, Canaan. On comprend donc la colère de Laban qui, son gendre parti avec toute sa famille et ses biens, le poursuit, avec ses fils, marris de se retrouver, eux aussi à leur tour, dépossédés de leur héritage.

Sommeil de Nuit

Mais Dieu, en lui donnant un sommeil propice un « sommeil de nuit », dit joliment le texte (Ba’halom balaïlah), éclaire Laban et le débarrasse de son intention homicide : l’alliance est conclue sur la montagne de Galaad entre oncle et neveu/gendre, une fois de plus saisi d’effroi: yaréti (j’avais peur). Une pierre milliaire scellera ce partage de territoire. Et c’est alors qu’il est en route pour regagner la terre de Canaan que Jacob apprend que son frère Esaü est sur ses traces, peut- être pour assouvir sa vengeance et le tuer. Le texte insiste sur la grande peur de Jacob : vayira Ya’aqov meod ; il se sent à nouveau tout petit — qatoneti — et il implore le secours de Dieu et la délivrance. Et après avoir préparé une offrande prête à se gagner la non-hostilité de son frère, et fait franchir le Yabok, affluent du Jourdain, à toute sa famille et ses troupeaux, il se retire dans la nuit et dans sa solitude (levado). Alors vient l’action décisive, le combat que tout l’Occident chrétien a qualifié de « combat avec l’Ange ». À tort, car jamais le texte ne parle, cette fois, d’ange. Le texte, de forme très lapidaire, dit seulement : « Un homme lutta avec lui » — vayeabeq ish ‘imo. L’un des charmes de la Torah est la malice philologique — ou le langage crypté. Il est évident, à la vue comme à l’oreille que la lutte — maabaq — dont la racine est אבק abaq, la poussière, parce qu’en luttant on soulève la poussière, renvoie aussi au nom du même du lieu : le gué du Yabok, qu’on pourrait aussi associer, par métathèse ou inversion de syllabes, au nom même du protagoniste Ya’aqov. Mais nous n’en finirions pas de nous extasier sur de telles subtilités linguistiques dont la Torah regorge. Avec, bien sûr, l’obligation qui est faite à tout esprit sensé de ne pas prendre au mot le message, de ne pas lire et comprendre au pied de la lettre. Sinon, il n’y aurait plus de glose ni de commentaire (plus de Talmud), comme celui si riche et si éclairant de Rachi, qui nous dit bien que cet homme-là qui lutte contre Jacob représente les forces du mal, les mauvais instincts contre lesquels Jacob doit se battre pour devenir Israël, à l’issue du combat où il laissera quelques plumes, comme dans tout combat (ici l’os de la hanche et le nerf sciatique que l’orthodoxie alimentaire nous interdit, depuis, de consommer). Telle est la personnalité véritable de cet adversaire qui restera à jamais mystérieux. D’autant qu’il y a là beaucoup de poussière et que la scène est présentée comme une vision, ou même un rêve, parallèle au précédent qui lui avait fait voir l’échelle reliant le ciel et la terre.

L’homme qui se battit avec Dieu

Le combat est acharné et dure toute la nuit, sans que l’adversaire ne puisse rien contre lui (lo yakhol lo). Dans son roman Jacob, l’homme qui se battit avec Dieu (L’Archipel, 2007), Gerald Messadié en met une tartine de dix pages, inventant la poussière aveuglante, le vent taraudant, la bourrasque cinglante, et l’ivresse des mandragores (que Ruben avait ramassées pour sa mère, et notons que ce mot doudaïm est de même racine que « chéri » dod). La description du combat fait appel à toutes les prises du judo ou du karaté

— ou de krav maga, dont notre ami Marc/Haïm Brzustowski est amateur éclairé —, y compris une fameuse torsion des testicules, que le romancier aura empruntée au commentaire de Rachi, sauf que ce dernier, quand il élargit le sens de « déboîter la hanche » vers celui de « déplacer les testicules » (beyistene), se réfère à Jacob. Pour le romancier chrétien Jacob a lutté là contre Dieu — ou son représentant : l’Ange. Mais l’interprétation rabbinique, et de Rachi en particulier, en fait un combat contre un homme, qui peut être Esaü, ou plutôt, vu le caractère allégorique de ce texte, la représentation figurée d’Esaü. Le texte dit que Jacob a lutté contre (ou avec) « Dieu et les hommes » (im-Elohim veim anashim), en notant le pluriel dans les deux cas, et nous savons que « Elohim » a aussi, parfois, le sens de « Princes », c’est pourquoi Rachi parle ici du « Prince Esaü » (Saro shel Essav). Mon dictionnaire d’Abraham Elmaleh donne au mot Elohim les sens suivants : « Dieu, divinité. Anges. Juge. Chef. Divin, grand, éminent, excellent ». Ce que je crois, dans le sillage annoncé par les rabbins, et tout particulièrement   l’excellent   Claude   Brahami   qui, constamment, soutient et éclaire notre raisonnement, c’est que Jacob lutte ici contre « les forces du mal, les forces matérielles » alors que lui, Jacob, depuis l’épisode du soulam, « incarne le bien, les forces spirituelles ». Et Brahami d’ajouter ce à quoi nous nous rallions pleinement :

« L’ange du mal ne peut vaincre Jacob, le spirituel ».

Et donc Jacob est victorieux, bien qu’atteint dans sa chair — la claudication et le harassement : « il boitait de la hanche » (vehou tsolea’h ‘al yerekho), le mot yerekh désignant la hanche, le flanc ou la cuisse. Un homme neuf vient de naître, et son nom aussi est nouveau : il était Ya’acov, dont la racine ‘aqev = talon renvoie à talonner ou supplanter, indiquant clairement le destin du « supplanteur » (de son frère Esaü), mais le voilà désormais « Israël », c’est-à-dire Yisrael ki sarita im Elohim veim anashim. Son nom contient le verbe saroh, qui signifie « lutter, disputer la supériorité, vaincre ». A-t-il lutté contre Dieu ? A-t-il triomphé de Dieu ? Sûrement pas, parce que c’est Dieu lui- même qu’il a imploré pour se donner du courage et l’aider à surmonter sa peur et son mal. Non, il a lutté contre celui qu’il prend pour le prince malfaisant, incarné par son frère Esaü. Et voilà, il est libéré de ses chaînes, il est désormais Israël, homme libre et victorieux, celui qui porte sur lui le nom de Dieu — El — et c’est ainsi qu’il s’avance, désormais sans crainte, vers son frère. Il faut insister sur le fait que son adversaire le supplie de le lâcher et que Jacob lui dit qu’il ne desserrera son étreinte que si l’autre le bénit — lo ashale’hakha ki im [im = si, traduisant la condition sine qua non] berakhtani : « je ne te laisserai partir que si tu me bénis ».

L’indispensable bénédiction pour se pardonner

Pourquoi Jacob a-t-il tant besoin de cette berakha ? Disons sans hésitation qu’il veut effacer là sa faute, celle de la bekhora (droit d’aînesse et héritage extorqué par la berakha d’Isaac, abusé par le déguisement de Jacob qu’il prend pour Esaü), et nous voyons bien qu’entre ces deux mots ברכה berakha / בכרה bekhora, il n’y a que la différence d’une inversion de syllabe. Le monde — ou le destin — se retourne ici, après tant d’années d’errance qui sont comme l’expiation d’une faute initiale, et vient le temps de la bénédiction authentifiée de cet homme qui parle par la bouche de Dieu (ne soyons pas étonné de cela : que fait d’autre Bil’am sinon dire et répéter, à trois reprises, ce que Hachem souffle sur ses lèvres ? Les malédictions que le roi Balaq veut que son prophète Bil’am profère contre Israël sont transformées ipso facto en bénédictions). C’est pourquoi le texte dit, à l’issue du combat décisif (contre soi-même) que « le soleil brilla pour lui » – vayizra’h lo hashemesh. Il est vrai qu’on dit juste avant que Jacob avait vu « Dieu face à face » — ki raïti Elohim panim el-panim —, c’est-à-dire qu’il avait vu la lumière (Dieu est feu), qu’il l’avait reçue dans les yeux. Il dira plus tard, en rencontrant son frère :

« Je vois ton visage comme on voit la face de Dieu »

péné Elohim. Après l’affrontement vient la poésie.

Après la nuit, le jour se lève. Le jour se lève pour Israël, et lorsque la rencontre décisive avec Esaü aura lieu, après avoir traversé le gué du Yabok : le frère est là, enfin, et Jacob devant lui, précédant femmes, famille et biens, se prosterne sept fois devant celui qu’il avait naguère offensé. Et voilà : Esaü accourt à sa rencontre, l’enlace et l’embrasse : vayishaqéhou vayivkou. Tout se termine par des baisers et des effusions, et Rabbi Shimon Bar Yo’hai, cité par Rachi, dit qu’il « l’embrassa de tout son cœur » (neshiko bekhol levo). Le rideau est-il tombé ? Mais non, plutôt, le rideau se lève et Israël est en Canaan, sur sa terre promise. En prenant enfin racine, au terme d’une longue déambulation, après avoir déjoué tous les pièges et les embûches, et après s’être lavé de ses mauvais instincts, Jacob dresse sa tente (aholo), s’installe à demeure et bâtit un autel (mizbéa’h) qu’il nomme, et ce sera le mot de la fin (ou du début) : El Elohé Yisraël.

Place Publique Rennes 

ALBERT BENSOUSSAN

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