Djihadisme : « L’Afrique est devenue l’épicentre de l’EI »

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Avertissement : de toute évidence, ou pour des raisons d’appât du gain envers des régions riches en pétrole, les « nouvelles » franchises de Daesh en Afrique s’attaquent à des secteurs comme Palma, au Mozambique, où sont situés des projets énergétiques. La population est à majorité chrétienne, ce qui laisse craindre le début d’une guérilla sectaire ou de conquête. Si on n’observe pas encore de mouvements de réduction en esclavage, on se souviendra néanmoins, préventivement, de la tragédie des Yazidis en Irak, notamment dans la région de Sinjar, au début de l’expansion de l’Etat Islamique…

ENTRETIEN. Wassim Nasr, spécialiste des mouvements djihadistes, analyse la montée en puissance de Daech au Mozambique et sur tout le continent africain.

Un enfant joue dans les rues du port de Pemba, ou sont attendus des bateaux evacuant des habitants de la ville de Palma, prise par les djihadistes de Daech le 24 mars 2021.
Un enfant joue dans les rues du port de Pemba, où sont attendus des bateaux évacuant des habitants de la ville de Palma, prise par les djihadistes de Daech le 24 mars 2021.© ALFREDO ZUNIGA / AFP

Propos recueillis par Julien Peyron Publié le 29/03/2021 à 17h51

Le monde entier avait été pris d’effroi en 2013 et 2014, en assistant aux prises de Raqqa (Syrie) puis Mossoul (Irak) par les djihadistes de l’organisation État islamique. Le groupe terroriste, rompu aux attentats et à la guérilla, comptait sur ces territoires conquis pour prouver sa capacité à administrer des régions. Sept ans plus tard, les combattants de Daech ont été chassés des villes d’Irak et de Syrie, ils sont contraints de se terrer dans des zones reculées du Levant, d’où ils mènent des attaques de moindre envergure.

Mais ils restent actifs sur d’autres fronts, notamment en Afrique. Mercredi 24 mars 2021, des combattants se proclamant de l’organisation EI ont investi Palma, une ville du nord du Mozambique. Un fait d’armes revendiqué de manière « officielle » ce lundi par l’organe de propagande de Daech. La ville est stratégique, elle servait de base à Total, en vue d’exploiter les gisements de gaz situés au large de la région du Cabo Delgado. L’entreprise pétrolière française a été contrainte de rapatrier à la hâte certains de ses employés, car la situation est confuse à Palma, comme dans toute la zone frontalière avec la Tanzanie. Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des mouvements djihadistes et auteur du livre État islamique, le fait accompli (Plon, 2016), fait le point sur la force de frappe de l’EI en Afrique, au Levant, mais aussi dans le reste du monde.closevolume_off

Le Point : Que sait-on des islamistes qui gagnent du terrain au Mozambique ?

Wassim Nasr : Depuis 2007, il existe des groupes de prédicateurs au Mozambique, avec des ramifications en Tanzanie. Ils prônent l’instauration de la charia. Ils ont commencé leurs actions violentes contre l’armée et les forces de l’ordre en 2017 puis ont prêté allégeance à l’EI en 2018. Ils se sont emparés de la ville de Mocimboa de Praia en août 2020, située à 80 kilomètres au sud de Palma. Mercredi dernier, ils ont attaqué cette ville, où sont basés des employés de Total, qui a un immense projet offshore au large du Mozambique.

Ils ont prêté allégeance à Daech. Est-ce une alliance de circonstance ou existe-t-il des liens entre eux et les arcanes du groupe djihadiste ?

Ils sont liés, c’est certain, même s’il n’y a pas eu de « cérémonie officielle ». Al-Baghdadi, ou son successeur, ne s’est pas réveillé un matin en se disant « Tiens, je vais reconnaître les djihadistes du Mozambique ». Il y a eu un travail en amont qui porte ses fruits depuis 2019. Pas besoin de contact physique ou de poignée de main entre chefs. Mais l’EI leur a fourni une charte « clé en main » comme il l’avait fait avec Boko Haram au Nigeria, pour leur permettre d’améliorer leurs « performances » sur les plans militaire, administratif et idéologique. On le voit d’ailleurs dans la prise de Palma. Les djihadistes se sont attaqués à l’armée sur la route de Mocimboa. C’était un leurre pour leur permettre d’entrer dans la ville par l’ouest et le nord, tout en investissant rapidement les plages, afin d’empêcher les opérations d’exfiltration. Voilà une manœuvre militaire comme sait les enseigner l’EI. La maison mère apporte un savoir-faire immatériel. Autre exemple de transmission de savoir, des combattants sur les bords du lac Tchad ont trouvé un drone mais ne savaient pas le faire fonctionner. L’EI leur a montré comment s’en servir.

Les djihadistes du Mozambique représentent donc bien une branche de Daech.

Même le département d’État américain a fini par le reconnaître. Le 10 mars dernier, il a classé les groupes de République démocratique du Congo et du Mozambique sur la liste des organisations terroristes en lien avec l’EI. D’ailleurs, il vient de revendiquer, ce lundi, la prise de Palma via son organe de propagande habituel. Seule la commission montée par le Conseil de sécurité de l’ONU continue de douter des liens qui unissent l’EI et les djihadistes du Mozambique.

Conquérir un territoire est une chose, l’administrer en est une autre

Ils se sont emparés de la ville de Palma. Comptent-ils l’administrer comme autrefois Raqqa ou Mossoul ?

Difficile à dire. Les populations fuient les villes du Mozambique qui passent sous le joug des djihadistes, contrairement à une partie de la population de Mossoul ou Raqqa. En Syrie et en Irak, l’EI avait même fait travailler les fonctionnaires qui souhaitaient rester. Surtout, le Mozambique est un pays majoritairement chrétien, moins de 20 % de la population est musulmane. Conquérir un territoire est une chose, l’administrer en est une autre.

Où Daech contrôle-t-il des territoires aujourd’hui dans le monde ?

L’Afrique est devenue l’épicentre de l’EI. Ce n’est plus le Levant. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire leur journal, c’est le continent africain qui fait désormais le plus souvent la une. Sur les bords du lac Tchad, l’EI en Afrique de l’Ouest est sa branche la plus puissante, elle a levé une armée de professionnels, pas de simples locaux qui se battent de manière sporadique. Au Nigeria, ils contrôlent des points de contrôle et font du racket pour amasser de l’argent. La situation rappelle celle de la Syrie en 2013-2014. Placée sous sa tutelle se trouve la branche au Sahel, qui parvient à nouveau aujourd’hui à attaquer l’armée malienne et les milices touaregs. Il y a la filiale en Afrique centrale : Mozambique, Congo, Tanzanie, puis celle au Sinaï, qui résiste à l’armée égyptienne malgré le soutien des Israéliens.

L’EI est toujours présent en Syrie et en Irak, mais il ne parvient plus à monter des opérations d’envergure. En Afghanistan, il a aussi des combattants, mais les Talibans, un temps menacés d’être débordés, ont finalement repris le dessus. Aux Philippines, ils ne contrôlent plus de territoire à proprement parler depuis 2017 et la bataille de Marawi.

Qui dirige l’EI depuis la mort d’Al-Baghdadi ?

C’est Abou Ibrahim al-Hashimi qui a pris sa suite. Mais on ne l’a jamais vu depuis. Pour des raisons de sécurité, sans doute. Malgré cela, son autorité n’est pas tellement contestée. Un mois après l’annonce de sa « promotion », les groupes affiliés lui avaient tous prêté allégeance.

Il n’a plus les moyens logistiques pour monter une cellule comme celle du 13 Novembre, car il n’a plus de territoire à proximité de l’Europe depuis qu’il a été battu en Syrie et en Libye et que la Turquie bloque désormais le passage et retient les afflux de réfugiés. Il n’y a plus d’Européens aguerris prêts à revenir frapper leur pays comme lors du 13 novembre. La dernière cellule d’ampleur démantelée était celle de Reda Kriket, qui est jugé en ce moment même à Paris. Mais la volonté est toujours là, preuve en est l’attentat de novembre 2020 à Vienne, en Autriche.

« État islamique, le fait accompli » de Wassim Nasr, Plon, 2016.

lepoint.fr

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