Entretiens avec Pierre Itzhak Lurçat : Jabotinsky et la Rédemption Sociale d’Israël, 1ère Partie :

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Questions à Pierre Lurçat à propos de la Rédemption sociale, de Zeev Jabotinsky :

La Rédemption Sociale ; éléments de philosophie sociale de la Bible Hébraïque, de Vladimir Zeev Jabotinsky (Auteur), Pierre Lurcat (Préface, Traduction)

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Les textes ici publiés en français pour la première fois exposent les conceptions originales de Jabotinsky en matière sociale et économique, inspirées par la Bible hébraïque. La pensée économique et sociale de Jabotinsky occupe une place particulière dans son œuvre, consacrée essentiellement aux questions politiques et à la situation du peuple Juif en Eretz-Israël et en diaspora. Elle n’est exposée de manière exhaustive et systématique dans aucun livre, ni même dans un recueil. On la trouve éparse dans quelques discours et articles, et notamment dans les Éléments de philosophie sociale de la Bible et dans L’idée du Yovel, qu’on lira ci-après. Considéré dans sa prime jeunesse comme un écrivain prometteur (Maxime Gorki avait dit que sa conversion au sionisme fut une perte irréparable pour la littérature russe), Jabotinsky n’a guère eu le loisir de mettre à profit ses talents d’homme de lettres, même s’il a publié – outre ses nombreux articles – deux romans et une autobiographie inachevée. C’est en effet dans la Bible hébraïque que Jabotinsky trouve le fondement de toute sa philosophie économique et sociale, qu’il résume dans la notion de Tikkoun Olam (réparation du monde). Comme il l’explique, “Dieu a certes créé le monde tel qu’il est, mais que l’homme se garde bien de se satisfaire que le monde reste toujours “tel qu’il est” – car il est tenu de s’efforcer à tout moment de le perfectionner… car si Dieu y a laissé de si nombreuses lacunes – c’est précisément pour que l’homme lutte et aspire à la “réparation du monde”. L’idée de Tikkoun Olam vue par Jabotinsky trouve son application dans l’impératif de combattre la pauvreté, qui est à ses yeux non pas tant un mal inévitable qu’un mal inutile, qu’il incombe de faire disparaître en “réparant” le monde.

1ère Partie : Genèse de la Rédemption Sociale, autour de l’ouvrage

  1. Questions Marc Brzustowski : Pierre, bonjour. A quand remonte vos premières rencontres (littéraires ou militantes) avec la pensée de Wladimir Zeev Jabotinsky ?

J’ai entendu pour la première fois le nom de Jabotinsky au 59 boulevard de Strasbourg à Paris, lorsque j’ai fait la connaissance de Jacques Kupfer z.l., ancien président du Herout de France, récemment disparu.

Jacques Kupfer z’l

A l’époque, nous connaissions surtout la figure de Jabotinsky en tant que leader sioniste et fondateur du Betar, mais ses écrits m’étaient largement inconnus. Bien plus tard, après mon alyah, j’ai redécouvert Jabotinsky en écoutant une conférence de son petit-fils (qui porte le même nom que lui, Zeev Jabotinsky) au centre Uri Zvi Greenberg à Jérusalem, en août 2009. Tombé sous le charme, j’ai entrepris de lire l’autobiographie de “Jabo”, Histoire de ma vie, puis de la traduire en français. Par la suite, j’ai lu ses deux romans (Les Cinq, Samson) et de nombreux articles et ouvrages le concernant.

La pensée économique de Jabotinsky
  • MB : Par son caractère de retour à la source, ce dernier ouvrage est-il un changement de direction par rapport à des ouvrages plus polémiques, comme « La Trahison des Clercs d’Israël » ou/et « Israël, le rêve inachevé. Quel Etat pour le Peuple Juif ? »

Je dirais effectivement qu’il s’agit pour moi d’une sorte de retour aux sources, même si mon précédent livre (Israël, le rêve inachevé) comportait aussi plusieurs chapitres sur l’histoire d’Israël. J’ai toujours été passionné par le sionisme, son histoire et ses penseurs, depuis l’adolescence. Je me souviens encore de l’impression très forte laissée par la lecture du Journal de Theodor Herzl. J’ai pour espoir que ce premier livre, publié dans une collection que j’ai intitulée “La bibliothèque sioniste”, soit le premier d’une longue série. Mon projet est de faire (re)découvrir au lecteur francophone les grands théoriciens du sionisme, à travers des textes fondateurs, inédits en français ou épuisés depuis longtemps.

  • MB : L’homme est fréquemment identifié et critiqué en tant qu’auteur de la doctrine inflexible d’Israël (ou Tsahal), par celle de la « Muraille d’Acier ». Incarnation de la « droite dure », « impitoyable ». Ici, on découvre un humaniste social inspiré par la Bible : comment recomposer un portrait aussi fidèle que possible de l’homme et de ses aspirations ?

J’ai effectivement été frappé en traduisant l’Histoire de ma vie, et aussi La rédemption sociale, par la personnalité de Jabotinsky qui en ressort. C’est un homme d’une extrême sensibilité (un peu comme Herzl, qui était mu par l’impératif de mettre fin au malheur des Juifs, le “Judennot”, et qui souffrait dans sa chair de voir leurs souffrances) La tradition juive nous enseigne que les qualités de leader de Moshé Rabbenou se sont révélées lorsqu’il a vu un Egyptien attaquer un Juif et qu’il s’est senti obligé d’intervenir. Selon ce critère, Jabotinsky comme Herzl sont indéniablement des leaders de la trempe de Moïse.

Jabotinsky est bien un humaniste, au sens classique, et ce n’est pas un hasard s’il a été formé politiquement en Italie, qu’il qualifie de “patrie spirituelle”. Né à Odessa et formé à Rome, il était très différent des autres dirigeants sionistes russes, originaires pour la plupart de la “Zone de résidence”, qui étaient beaucoup moins cosmopolites et cultivés que lui. A cet égard, on peut dire que le père fondateur de la droite israélienne (et aussi, dans une moindre mesure sans doute, Menahem Begin), était un homme bien plus “libéral” et démocrate que les dirigeants et les fondateurs de la gauche sioniste (je rappelle que Ben Gourion se définissait dans sa jeunesse comme un “bolchévique”).

D’autre part, le fait que Jabotinsky ait entamé sa carrière politique comme journaliste et comme écrivain est très marquant pour son évolution intellectuelle future. Il a gardé toute sa vie durant sa sensibilité d’écrivain et ses qualités d’homme de plume, un peu comme Herzl ou comme Avraham Stern, fondateur du Léhi, lui aussi un littéraire qui a sacrifié sa carrière pour donner sa vie entière à la cause juive et sioniste.

  • MB : Cette idée de « doctrinaire de la droite dure » nous conduit aussi à évaluer sa position face à l’adversité des Arabes de son temps pour mieux comprendre les enjeux d’aujourd’hui, avec les « Accords d’Abraham » : que vous inspirent les réflexions suivantes?

Jabotinsky ne méconnaissait rien de l’enjeu du combat pour une même terre. Il définit le tragique à la source du conflit et se moque de ceux qui prennent les Arabes pour des imbéciles : « aussi fins psychologues que nous,  ils lisent dans notre cœur aussi bien que nous dans le leur[1] »…  Ou encore :

« Le seul moyen d’obtenir un accord dans l’avenir, c’est de totalement renoncer à en obtenir un dans le présent ».

Sur le sujet crucial des relations avec les Arabes, comme sur beaucoup d’autres sujets, Jabotinsky s’est montré très lucide. ll a compris très tôt qu’on ne pourrait parvenir à un règlement qu’en nous montrant inflexibles, mais aussi en prenant au sérieux les revendications et l’identité arabe. Les “Accords d’Avraham” sont bien la conséquence ultime de la doctrine de la Muraille d’acier, qui a été en fait largement adoptée par les gouvernements successifs depuis 1948 et jusqu’à 1992 (c’est-à-dire jusqu’aux accords d’Oslo, erreur tragique dont nous n’avons pas fini de payer le prix).

Paradoxalement, c’est bien Jabotinky, fondateur de l’aile droite du mouvement sioniste (abusivement qualifiée de “droite dure”) qui a tracé la voie de la paix israélo-arabe, dont nous voyons aujourd’hui les fruits. Sa doctrine stratégique reposait sur trois piliers essentiels, que je résumerai ainsi : connaissance et respect de nos voisins arabes, de leur identité et de leur culturerefus de toute concession sur le droit d’Israël sur sa terre ancestrale ; et disposition à ne pas accepter de paix illusoire immédiate pour trouver une paix véritable dans l’avenir.

C’est précisément parce que Jabotinsky s’est montré visionnaire sur la question des rapports entre Israël et ses voisins arabes que je suis convaincu que ses conceptions sociales et économiques doivent aussi être prises au sérieux et étudiées, voire appliquées pour le bien de l’État d’Israël.

  • MB : L’action de Jabotinsky en Europe est remarquable par l’appel aux Juifs de Varsovie, je crois en 1938. Est-elle uniquement possible parce qu’il a déjà eu la « vision » du « monde futur » (d’au-delà de la Shoah qui se profile) sans lequel le présent de 38 est insupportable et objet de panique ?

Comme d’autres dirigeants et penseurs sionistes (parmi lesquels Herzl lui-même), Jabotinsky avait eu la prescience de la Shoah. C’est ce qui l’a conduit à élaborer son fameux “Plan d’évacuation”, pour tenter de sauver les Juifs d’Europe et de Pologne notamment. Il a parcouru chaque bourgade de Pologne et a littéralement exhorté chaque Juif de partir, avec un ton prophétique qui ne laissait nul indifférent. On retrouve là encore ses qualités de leader Juif, à la fois celles d’analyse et de lucidité et celles de souci extrême pour le sort de ses frères juifs.


[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Jabotinsky

D’autres entretiens à suivre de Terre-des-Juifs.com avec Pierre Itzhak Lurçat, autour de ce livre comme « pavé dans la mare » des préjugés à l’encontre de Wladimir Zeev Jabotinsky et du mouvement Sioniste en- général…

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