Jean Szlamowicz : « Oui, l’islamo-gauchisme est une réalité à l’université »

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Co-fondateur de l’Observatoire du décolonialisme, le linguiste dénonce des réactions « corporatistes » à la suite des propos polémiques de la ministre Frédérique Vidal.

Pour le linguiste Jean Szlamovicz, professeur à l’Université de Bourgogne, ce n’est pas parce que « islamo-gauchiste » n’est pas un concept scientifique que le phénomène n’existe pas.

Propos recueillis par Thomas Mahler publié le 18/02/2021 à 17:30 , mis à jour à 22:23

L’université et la recherche françaises seraient-elles gangrénées par « l’islamo-gauchisme » ? Après avoir employé ce terme dimanche sur CNews, Frédérique Vidal a annoncé mardi avoir demandé au CNRS une « enquête » sur le sujet. La conférence des présidents d’université (CPU) comme le CNRS ont vivement réagi en assurant que « l’islamo-gauchisme » ne correspondait à « aucune réalité scientifique », tandis que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche se faisait désavouer par Emmanuel Macron.  

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Professeur à l’Université de Bourgogne et linguiste, Jean Szlamowicz a récemment co-fondé avec d’autres universitaires l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires. Se revendiquant de l’universalisme républicain, ils entendent lutter contre les thèses décoloniales et les idéologies militantes qui gagneraient selon eux du terrain dans le monde académique. Le 31 octobre dernier, Jean Szlamowicz a aussi co-signé le manifeste des 100 universitaires paru dans Le Monde soutenant les propos de Jean-Michel Blanquer sur « l’islamo-gauchisme » et dénonçant le déni d’une part de leur pair sur l’islamisme. Selon lui, les vraies menaces sur la liberté académique ne proviennent pas de la ministre, mais de ces courants décoloniaux qui chercheraient, à travers un « flicage idéologique », à faire taire toute pensée contraire. Entretien. 

L’Express : La ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal a annoncé vouloir combattre « l’islamo-gauchisme » qui sévirait à l’université et dans la recherche, ce qui a suscité un tollé. Approuvez-vous cette démarche ?  

Jean Szlamowicz : Je trouve que la formulation de sa démarche est assez maladroite, et pas nécessairement claire. Mais je ne veux pas condamner Frédérique Vidal avant d’avoir vu ce qu’elle compte faire. C’est plutôt une bonne nouvelle d’avoir une ministre qui s’en prend à ces courants idéologiques qui s’expriment au sein de l’université, mais qui ne relèvent pas d’un champ scientifique. De la part des universitaires, cela mériterait en tout cas une prise de conscience. Mais, dans les réactions à cette annonce, on voit plutôt des réflexes corporatistes…  

La Conférence des présidents d’université (CPU), pas forcément un organe gauchiste, a fait part de « sa stupeur face à une nouvelle polémique stérile sur le sujet de l’islamo-gauchisme à l’université », une « pseudo-notion (…) qu’il conviendrait de laisser, sinon aux animateurs de CNews, à l’extrême droite qui l’a popularisé »… 

C’est très maladroit de leur part. Ce n’est pas parce que « islamo-gauchiste » n’est pas un concept scientifique que le phénomène n’existe pas. Il n’est par exemple pas moins scientifique ni pertinent que les termes « droite », « gauche » ou « extrême droite »… Et il me semble inquiétant d’entendre la CPU parler de menace contre la liberté académique, alors que ce sont justement les courants décoloniaux au sein de l’université qui tentent de museler le travail de chercheurs ne soutenant par leurs doctrines. C’est un vrai déni. « Ce n’est pas parce que ‘islamo-gauchiste »‘n’est pas un concept scientifique que le phénomène n’existe pas »

Et quand on lit la déclaration du CNRS « l’islamo-gauchisme n’est pas une réalité scientifique », on constate un télescopage grotesque au sein d’une phrase intellectuellement bancale : soit l’islamo-gauchisme n’est pas une réalité, soit ce n’est pas un terme scientifique, mais dire qu’il n’est pas « une réalité scientifique » est absurde – la réalité est ce que la science étudie. Comment faire confiance à un CNRS si pressé de se positionner politiquement qu’il formule des arguments n’importe comment ? Bref, comme garant de « scientificité », c’est inquiétant ! 

« Il n’y a qu’à évoquer l’association de Tariq Ramadan et Edwy Plenel pour reconnaître l’existence de l’islamo-gauchisme »

Mais en tant que linguiste, que pensez-vous de la pertinence de ce concept popularisé en France par Pierre-André Taguieff ?  

« Islamo-gauchiste » est un terme péjoratif qui a une vocation critique. Evidemment, personne ne se revendiquerait de cette étiquette. Mais les gens mêmes qui nient cette notion d’islamo-gauchisme en défendent souvent les thèses… Il n’y a qu’à évoquer l’association de Tariq Ramadan et Edwy Plenel pour reconnaître l’existence du phénomène. Ce que Taguieff a décrit par ce mot, mais il est très loin d’être le seul, désigne au sein de la société française un phénomène complexe et informel, celui d’une alliance idéologique. Le sociologue Shmuel Trigano a par ailleurs parlé d’islamo-communisme : cela correspond aussi à une réalité historique car l’URSS s’était appuyé sur l’islamisme contre l’Occident. Trigano a par ailleurs clairement décrit que « l’islamo-gauchisme est le principal foyer aujourd’hui de l’antisémitisme ». « Il y a une convergence dans les faits entre ces discours idéologiques venus de la gauche, et ceux anti-occidentaux des Frères musulmans »

Cela ne se manifeste pas bien sûr par un soutien avéré à l’islamisme. Cela désigne une convergence de facto entre un certain discours anti-occidental d’une part, et d’autre part la victimisation de l’islamisme. Cela produit une inversion victimaire, qui prétend que l’islamisme serait le résultat de l’islamophobie. Il y a une telle envie d’être du côté de l’antiracisme qu’on ne s’aperçoit plus qu’il y a là une instrumentalisation de l’idée d’islamophobie et de racisme. C’est ce qu’incarne parfaitement le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), qui n’est qu’un montage victimaire avec lequel les intégristes essaient de rendre captifs tous les musulmans – ce sont eux qui font justement cet amalgame mortifère entre islamistes et musulmans – afin de les retourner contre la société française. Or ce discours qui consiste à mettre en avant l’islamophobie et le racisme d’Etat, on le retrouve couramment chez les universitaires. C’est un discours pseudo-sociologique et militant, qui assimile la République française à un Etat oppresseur. Force est de constater qu’il y a ainsi une convergence dans les faits entre ces discours idéologiques venus de la gauche, et ceux anti-occidentaux des Frères musulmans. Ce n’est pas forcément conscient de la part de ceux qui les tiennent, mais c’est une réalité.  

« L’islamo-gauchisme » n’est-il pas devenu, à droite, l’équivalent du mot « fasciste » à gauche, c’est-à-dire un terme destiné à anéantir son adversaire plutôt qu’à débattre ?  

Effectivement, « fasciste », qui est un terme historique, est aussi devenu une insulte visant à faire taire son interlocuteur. Mais, dans le domaine politique, tous les mots ont ce genre d’ambivalence. Même les termes « droite » ou « gauche », selon les contextes, peuvent servir à discréditer quelqu’un. On constate par exemple que « droitisation » joue aussi ce rôle : il y a une gourmandise de la simplification dans tous les camps politiques. Ce sont assurément des mots qui ne s’emploient qu’avec la possibilité d’une connivence – et l’enjeu est de les imposer comme des étiquettes. Mais cela évolue : regardez comment « woke », revendiqué par ses militants, a de plus en plus des connotations négatives. Quand on utilise les expressions « islamo-gauchistes », « décoloniaux » ou « cancel culture », on décrit des phénomènes distincts, mais qui s’imbriquent néanmoins et font partie d’une nébuleuse. Ces mots sont des raccourcis. Mais occupons-nous plutôt de ces phénomènes, plutôt que de chipoter sur la pertinence des mots. Pendant qu’on coupe les cheveux en quatre sur la dénomination, on évite de voir les problèmes eux-mêmes… 

« Le fameux « oui, mais » est bien implanté à l’université »

Cet « islamo-gauchisme » est-il réellement si présent à l’université ?  

Il s’agit plutôt d’une sympathie idéologique instinctive. De celles qui font accepter le terme d' »islamophobie » sans discernement politique et en faisant la promotion d’une conception victimaire de l’islam en Occident – ce qui converge avec la stratégie discursive des Frères Musulmans. C’est souvent diffus mais quand on lit des critiques de la laïcité, de l’humanisme ou de l’universalisme comme concepts anti-musulmans ou « blancs » ou « coloniaux », on sort d’une conception du savoir légitime pour entrer dans le militantisme. La frontière est souvent ténue.  

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Et quand on lit des articles exaltant la conversion à l’islam pour « déconstruire la blanchité », on ne peut que reconnaître l’existence d’un problème. Quand on voit par exemple Pascal Boniface publier un livre avec le rappeur Médine, on constate que les ponts sont importants entre le militantisme et le domaine des sciences sociales. Du reste, certaines revues se posent clairement comme relevant d’un « projet scientifique, éditorial et politique » : c’est une confusion dangereuse mais qui avoue ses objectifs. 

Y a-t-il un déni universitaire sur la question de l’islamisme, comme le prétendait la tribune parue dans Le Monde en octobre que vous aviez co-signé ?  

C’est une tendance à vouloir incriminer la société française plutôt que le terrorisme islamique. C’est une façon de déplacer la causalité, ce qui finit par ressembler à une excuse. Le fameux « oui, mais » est bien implanté à l’université. Cela avait commencé au moment de l’affaire Redeker en 2006. Certains ont expliqué que ce professeur de philosophie avait finalement bien cherché sa fatwa. Allez dire ça au traducteur japonais de Salman Rushdie qui a payé cela de sa vie… Le bourreau devient ainsi la victime. J’ai par exemple été choqué de voir des collègues plus pressés d’innocenter l’islam que d’avoir un mot compatissant pour Samuel Paty. On voit aujourd’hui la même chose avec Didier Lemaire, accusé de jeter de l’huile sur le feu. Les lanceurs d’alerte sont pointés du doigt et présentés comme étant les causes du problème. Des universitaires ne veulent pas voir le problème de l’islamisme, ou ne le comprennent pas. 

« Une propagation d’un discours identitaire pour lequel l’individu se réduirait à son appartenance de race ou de genre »

Pourquoi avez-vous participé à la création de l’Observatoire du décolonialisme ?  

Je travaille sur le sujet depuis longtemps, notamment dans la revue Controverses. Avec mon confrère Xavier-Laurent Salvador nous avons publié Le sexe et la langue, sur l’écriture inclusive et la question du genre. Nous avons constaté une convergence idéologique entre le genre, les mouvements décoloniaux ou l’emploi du mot islamophobie. Tous ces militants ne sont pas promoteurs des mêmes points de vue, mais leurs discours vont dans le même sens. Ils se basent sur une philosophie de la déconstruction. Mais cette déconstruction ne signifie pas pour eux la même chose qu’à l’époque de Foucault ou Barthes. La démarche structuraliste consistait à voir comment fonctionne la société, à travers des structures enfouies et inconscientes. Elle n’avait pas pour ambition de renverser ces structures mêmes. Or aujourd’hui, on considère non seulement que la race ou le genre sont des constructions sociales – comme si tout n’était pas social dans une société… – , mais avec un impératif catégorique de tout détruire. On est sorti du cadre de l’analyse et de l’interprétation, pour entrer dans le militantisme. Est-ce le rôle des universitaires de donner des outils d’action à un activisme social ? 

Avec cet Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires, nous constatons ainsi une propagation d’un discours identitaire pour lequel l’individu se réduirait à son appartenance de race ou de genre. C’est vrai pour l’identitarisme « indigéniste » et pour celui d’extrême droite. C’est une idéologie qui conduit à une forme de racisme, tout simplement, et de fixation de l’individu dans une communauté. Ces mouvements identitaires sont très régressifs, et de surcroît extrêmement simplistes et manichéens, avec l’idée d’une opposition radicale entre les identités. Ce sont des idéologies très conflictuelles. Après le choc des civilisations, c’est une idéologie du choc des identités.  « Nous avons constaté une convergence idéologique entre le genre, les mouvements décoloniaux ou l’emploi du mot islamophobie »

Mais n’exagérez-vous pas l’importance de ces thèses au sein de l’université ?  

La réalité, c’est celle d’une ambiance idéologique à la mode. Cela dépend vraiment des champs universitaires. Mais dans les sciences sociales, ces courants ont ainsi réussi à faire rentrer le concept d’islamophobie en sociologie, alors que c’est un terme favorisé par l’islamisme frériste. Un sociologue comme Vincent Geisser, qui avait développé ce concept, reconnaît aujourd’hui l’évolution néfaste d’un mot devenu une sorte de « niche communautaire » pour des activistes. De nombreux universitaires sont, par idéologie, portés à tenir un discours anti-occidental, ce qui a par exemple permis la soutenance d’une thèse hagiographique sur al-Qaradâwi, maître à penser des Frères musulmans.  

L’entrisme se fait aussi à travers des associations étudiantes. Dans certaines facultés de banlieue, il y a des associations islamiques. Mais même dans des grandes écoles, on a vu des étudiants réclamer des ateliers non-mixte, fondées sur sélection raciale ou sexuelle. Ce sont clairement des dérives. Et il y a une tendance autocratique d’un certain nombre de collègues, proches de ces courants, à vouloir censurer d’autres professeurs… 

La question « décoloniale » est beaucoup plus large que la question de l’islamisme et concerne la remise en cause des savoirs au nom de la promotion des individus en se fondant sur leur genre, leur race, leur origine. On assiste à une dérive idéologique exaltant la déconstruction, ce qui se fait par une promotion de l’identitarisme, avec des colloques qui entendent « démasculiniser les sciences sociales », des documents qui proposent de « décoloniser » les mathématiques. 

« Refaisons de l’université un lieu de débats ! »

Avez-vous fait l’expérience personnelle de ces « censures » ?  

On m’avait invité à faire une conférence dans le cadre d’un séminaire de master sur l’écriture inclusive. Des collègues se sont mobilisés pour décommander mon intervention. Ils ont prévenu le doyen, qui m’a envoyé un courrier pour me dire que je n’étais pas le bienvenu, m’expliquant que je n’étais qu’un vulgaire polémiste.  

J’ai un confrère à qui a été refusée la publication d’un article car il ne voulait pas qu’il soit en écriture inclusive. C’est de la pure censure : la cancel culture qui empêche la liberté d’expression est du côté du décolonialisme et des militants du genre… C’est de cela dont il faut nous protéger en tant que chercheurs. 

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Ce qui est gênant, c’est le retournement qui présente la démarche de Frédérique Vidal comme étant une menace pour la liberté académique, alors que ces libertés sont justement manipulées par des collègues qui basent la publication d’articles ou des financements sur des fondements plus militants que scientifiques. N’inversons donc pas les rôles ! Il s’agit justement de refaire de l’université un lieu de débats, et pas d’adoption d’un ordre moral qui s’imposerait à tous. C’est le décolonialisme qui prétend faire de l’université un lieu de lutte : l’enjeu est justement de remettre l’objectivité au centre de la recherche – et il ne faut pas confondre objectivité et neutralité, il faut simplement être attentif aux dérives. 

A l’origine des thèses décoloniales, on retrouve les études postcoloniales influencées par Edward Said qui ont invité à décentrer les regards et à ne pas se contenter d’un prisme occidental. N’est-ce pas une démarche vertueuse ?  

La vision de « l’Occident » de ces études n’est pas moins problématique et caricaturale… Si post-colonial décrit une situation historique, c’est un domaine parfaitement légitime. Quand le post-colonial se transforme en dénonciation de l’occident, on tombe dans le décolonial. L’enfer étant pavé de bonnes intentions, c’est toujours sous la légitimité du progressisme et de la justice sociale qu’on se transforme en dictature. Le postcolonial est un domaine qui consiste à interroger l’héritage culturel du colonialisme. Le décolonialisme, c’est un pas supplémentaire qui entraîne un rapport antagoniste entre blancs et racisés, hommes et femmes… C’est très manichéen et radicalisé. Le décolonialisme part du principe qu’il n’y a jamais eu de décolonisation, ce qui est pourtant un fait historique. On bascule donc dans l’interprétation idéologique, et Edward Said en est l’exemple type puisqu’il n’a cessé de fustiger l’Occident et Israël et de construire une vision du monde interdisant toute pertinence à un point de vue « occidental ». On peut même dire qu’il est en grande partie responsable de cette polarisation.  

Il ne faut pas non plus perdre de vue que ces discours proviennent beaucoup du monde de la littérature et de la philosophie, qui ont conceptualité des choses sans données construites et sans cadre méthodologique. A partir du moment où on transforme tout en interprétations symboliques, il n’y a plus de factuel. Toutes ces conceptions sont souvent métaphoriques. On parle d' »invisibilisation », de corps « minorés »… Le problème, c’est que ces concepts ont été élaborés dans un cadre social qu’on ne peut pas calquer sur toutes les sociétés. Le prisme racial, qui peut être pertinent dans un pays comme les Etats-Unis, ne peut pas s’appliquer de la même façon à toutes les sociétés, ou alors ça devient un concept militant. Aujourd’hui, très souvent, on sort ainsi des cadres des différentes disciplines – sociologie, histoire, philosophie… – pour promouvoir des concepts sans assises méthodologiques, comme ce terme de « blanchité » qui est une négation de toute l’histoire de la sociologique : le rapport blanc-noir ne peut pas être le même dans toutes les sociétés. Il ne peut y avoir de démarche scientifique fondée sur des positions préétablies : une « grille de lecture », c’est un a priori et c’est déjà une distorsion de la réalité. « Le prisme racial ne peut pas s’appliquer de la même façon à toutes les sociétés, ou alors ça devient un concept militant »

On vous accuse d’anti-américanisme primaire, à l’image d’un Régis Debray qui défend le modèle républicain français contre la démocratie américaine…  

Il y a peut-être des personnes qui sont allergiques, d’une façon un peu gaullienne, à tout ce qui est américain. Mais moi je suis fan de jazz, et il me serait difficile de faire fi des Etats-Unis (rires). Il faut aussi souligner que c’est une généralisation dommageable : nos collègues américains subissent la violence de la cancel culture et réagissent comme nous le faisons aux atteintes à la liberté d’expression par ces idéologies. Nous sommes attentifs à ce qui se passe aux USA, au Royaume-Uni et au Canada : on trouve là-bas des postes réservés aux personnes racisées, des recommandations pour supprimer l’alcool afin d’intégrer les musulmans, l’obligation de remplir des « diversity statements« … 

Le rapport France-USA n’est pas une question d’ouverture ou de fermeture, mais de méthodologie. On ne peut pas plaquer le même concept sur toutes les sociétés. Les sociétés espagnole, italienne ou britannique ne sont pas les mêmes. Ce n’est pas la même histoire, la même composition démographique, les mêmes cadres culturels ou religieux. Or, ce qu’on appelle les « studies« , que ce soit les « cultural studies« , « gender studies« , « racial studies » ou même « porn studies » se répandent dans toutes les universités occidentales, entraînant la disparition de cadres disciplinaires et de méthodes et protocoles. 

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On sort des sciences humaines et on va vers des discours idéologiques, pour ne pas dire du bavardage. C’est très bien d’étudier la pornographie, mais à partir de quels concepts descriptifs ? Je vois aussi beaucoup de thèses sur le langage et le genre, mais avec une assise linguistique lamentable, sans aucune connaissance sur la nature des langues. Cela finit par poser des problèmes d’objectivité. On produit des discours, mais plus de savoirs.  

« On appelle cela ‘porn studies’, et cela devient une science… »

Vos détracteurs vous décrivent comme étant de simples réactionnaires… 

L’idée que quelque chose soit neuf ou vieux n’est pas un critère de vérité scientifique. C’est du marketing politico-idéologique, mais l’âge des gens ou leur sexualité ne sont en aucun cas des critères de vérité. Si tout est basé sur des partis pris idéologiques, qu’allons-nous transmettre à nos étudiants ? Que va-t-on enseigner comme règles communes avec l’écriture inclusive ? Si on a un fractionnement religieux, sexuel ou de genre, on va déboucher sur plein de petites communautés qui tiendront des discours antagonistes les unes envers les autres. C’est en cela que l’identitarisme au coeur du décolonialisme est très malsain. Ce n’est pas une libération ou un progressisme, mais au contraire une régression sur le plan social, avec une dimension clanique réduisant les gens à leur appartenance sexuelle, religieuse ou culturelle. Cette envie d’assimiler les personnes à leur origine est mortifère, et ne relève en aucun cas de la connaissance. C’est une pseudo-science quand on sait la complexité de l’histoire et de la sociologie. Et son entrisme repose uniquement sur un discours moral. Cette idéologie veut culpabiliser les gens, en les forçant à se plier à des critères de culpabilité historique. Avec ces identités qui seraient héritées, on est dans une forme de racialisme. Je ne vois pas comment on pourrait défendre en se disant progressiste. C’est une perversion des mots.  

Qu’est-ce qui vous a le plus étonné au sein de ces « studies » ?  

La disparition des cadres scientifiques. On voit aujourd’hui des conférenciers qui se déshabillent intégralement pour faire la promotion de « l’anus comme laboratoire de pratiques démocratiques »… On appelle cela « porn studies » et cela devient une science ! Parler d' »auto-ethnographie » ou du « devenir post-straight », c’est faire du bavardage jargonnant un simulacre de science sociale. Parler d' »études afro-féministes », de « traductologie féministe », c’est poser un crédo identitaire, pas se fonder sur une discipline dotée d’une méthodologie. 

Je connais également des confrères qui surveillent les revues universitaires pour vérifier qu’il y ait autant de femmes que d’hommes, et autant de « racisés » que de blancs. La bonne intention antiraciste du départ a fini par devenir un flicage identitaire, avec des quotas raciaux qu’on n’avait plus vus depuis Pétain.  « Nous ne demandons la tête de personne, nous voulons simplement pouvoir faire de la recherche tranquillement »

Vos prises de position ont-elles eu des conséquences sur votre carrière universitaire ?  

La raison pour laquelle on nous reproche d’être des vieux cons, c’est qu’effectivement, seuls ceux qui ne craignent plus rien pour leurs carrières peuvent s’exprimer. Vous imaginez bien qu’un post-doctorant va prendre un pseudonyme s’il veut dénoncer ces dérives, car c’est très compliqué ensuite pour obtenir un poste. 

A l’université, nous passons notre temps à nous évaluer les uns et les autres. C’est pour cela que les clivages idéologiques jouent un rôle capital dans la carrière de chaque universitaire. Cela devient problématique, surtout quand on voit certains projets être financés, et pas d’autres. Ce flicage idéologique crée des animosités et des inégalités. C’est pour cela que j’ai lutté contre l’écriture inclusive, car c’est un marqueur idéologique : « ceux qui la pratiquent sont des amis, et ceux qui la refusent des ennemis »… ou l’inverse ! Il faut conserver un espace de neutralité et non idéologiser chaque recoin de notre quotidien. Nous, nous ne demandons la tête de personne, nous voulons simplement pouvoir faire de la recherche tranquillement. Il ne faut pas inverser les choses. Ce sont bien les décoloniaux qui veulent détruire les programmes et imposer leur doctrine. C’est le décolonialisme qui est militant, et pas l’inverse.  

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