La loi sur le séparatisme: extension de la séparation?

Publié par

Shmuel Trigano

professeur émérite des Universités

La loi sur le séparatisme se confronte à un problème réel et elle est donc bienvenue mais on peut douter de son efficacité  et de sa performance. Son problème esentiel est de « noyer » formellement « le poisson ». Eric Dupond Moretti reconnait verbalement  que  » ce texte vise essentiellement l’islamisme radical » comme  pour mettre l’accent sur ce que le texte cache déjà dans son titre: l’incapacité de se confronter au problème soulevé.

Qui est soupçonné ou accusé de séparatisme? Les autres religions, le sont-elles aussi? Nous savons aujourd’hui qu’un groupe d’extrême droite, Génération Identitaire, peut l’être en vertu de cette loi. C’est dire que  d’autres mouvances que l’islam pourraient relever de sa juridiction…

Pour ne pas nommer les choses, on risque ainsi d’étendre le problème à d’autres domaines d’intérêt dans la confusion la plus totale et l’absence de proportions. Il s’agit en fait pour le gouvernement de montrer que la loi est générale et ne cible pas une seule religion, alors que c’est bien le cas et tout à fait naturellement. L’islam pose en effet un problème spécifique parce qu’il n’a pas participé à l’évolution des deux autres religions en France depuis le début du 19° siècle de sorte qu’il soulève des questions de fond, déjà réglées depuis longtemps pour les autres religions.

Le gouvernement fait par ailleurs le contraire de ce qu’il devrait faire en mettant la loi sous le signe des principes, des valeurs républicaines alors qu’il s’agit de la sécurité de l’Etat et de l’identité de la nation, questions stratégiques et non questions de comportement, de morale. L’enjeu de la sécurité n’est pas la cause mais la conséquence du problème. Il est vrai que cet argument a aujourd’hui du mal à convaincre. L’unification européenne a plutôt tendance à affaiblir l’Etat autant que la nation du fait de la logique de l’unification et de l’ambition d’incarner le summum des « droits de l’homme » sur le plan universel (mais pas sa propre existence).

La loi organise ainsi elle même sa défaite sur le plan pratique tout en se recommandant, très « moralement », de la grandeur de ses valeurs qui l’encouragent, elles, encore plus à  déborder de son périmètre déclaratif. Les deux autres religions pourraient donc être impactées, particulièrement le judaïsme.

Pourquoi le judaïsme?  Il faut se souvenir que dans les années 1990 la communauté juive fut accusée de « communautarisme » et donc soupçonnée d’ouvrir la porte au communautarisme islamique. Et cette accusation vînt moins des milieux  d’extrême droite que de la gauche distinguée et républicaine. N’oublions pas par ailleurs que le mythe principal de l’antisémitisme soupçonne les Juifs de former un groupe secret et comploteur et que ce mythe connait diverses expressions contemporaines certaines d’aspect anodin.

« Séparatisme » est en fait la traduction politiquement correcte de « communautarisme ». Du fait de cette symétrie (un coup à droite, un coup à gauche, à l’extrême droite… ) et quand l’Etat voudra donner des signes d’impartialité et de républicanisme, il est fort possible que demain ce qu’il est convenu d’appeler la « communauté juive » soit sur la sellette au nom  de la Loi contre le séparatisme. Déjà dans le débat public la « kippa » vient équilibrer le « voile »…  Dans le débat Le Pen-Darmanin, sur FR2, Darmanin a demandé à Marine Le Pen si elle voulait interdire la kippa comme elle interdirait le voile: un argument très pervers dans pour la condition juive.

Il y a par ailleurs un élément systémique qui favoriserait une telle évolution : le fait que depuis les années 1980 la communauté musulmane elle même réclame l’égalité en se mesurant aux « privilèges » dont les Juifs bénéficieraient en France et en réclamant la même condition, nonobstant une histoire de deux siècles, une démographie incomparable et la réalité contemporaine tout court. Cet état de faits inscrit malgré lui le judaisme dans le sillage de la question de l’islam. Cet état de faits est aussi de la responsabilité de l’Etat qui a  donné aux musulmans le modèle de la communauté juive comme modèle d’intégration, ce qui est à double tranchant et qui n’a aucun fondement. C’est toute la politique menée ces dernières années qui est en question. Le « dialogue » avec l’islam, suscité de toutes parts par l’Etat (voir l’histoire de « Marseille espérance » ou de Roubaix Espérance ) a été inscrit dans un dialogue de l’Etat avec « les religions », rétrogradant ainsi le problème posé à un conflit inter-religieux, ou à un conflit entre l’Etat et les autres religions, ce qui n’a aucune raison d’être. Le judaisme, comme le christianisme, sont passés par la moulinette napoléonienne et ont dû renoncer à toute ambition politique collective et modifier leur droit, pour entrer dans la nation, un siècle avant la loi de la séparation des Eglises et de l’Etat.

Pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire, il faut rappeler cependant la condition contradictoire imposée aux Juifs par l’Etat napoléonien. D’un côté,  le Sanhédrin de 1807 réformait de fond en comble le judaisme dans le projet de le dissocier de toute dimension civile et politique, « communautaire ».  De l’autre, en totale contradiction avec cette finalité, l’Etat reconduisait au lendemain du Sanhédrin la dimension communautaire en rendant obligatoire l’adhésion des Juifs à une nouvelle institution, le Consistoire… Et je n’évoque pas ici le « décret infâme » et le serment More judaico.

Il faudrait aussi approcher à travers ce modèle ce que fut le scénario du Concordat avec la papauté. L’hyper-centralisation de l’Etat conduit à recommunautariser ce qu’il décommunautarise. C’est une logique dont il faut être conscient.

Cette logique paradoxale connut très rapidement une mutation. Le Sanhédrin induisit l’idée qu’il y avait un corps politique juif transnational et il fournit la matière première de l’antisémitisme moderne dont le mythe central s’illustra dans les « Protocoles des sages de Sion ». Vichy, plus tard, exclut et singularisa les Juifs dans la nation, en les assignant à la condition  d' »un peuple étranger » (dixit Xavier Vallat). C’est en assumant l’impact de cet état de faits que les Juifs sont revenus dans la citoyenneté au lendemain de la guerre et de la Shoah. Ce fut l’œuvre de ce que d’aucuns avaient défini dans les années 1970  – en fait dès 1950 , sous l’impulsion de l’Ecole de pensée juive de Paris (Léon Askénazi, Levinas, Jankelevitch, etc) – comme « Le judaïsme dans la Cité ».

C’est cette reconstruction du judaïsme français au lendemain de la guerre et  du retour de la République qui fut l’objet de l’accusation de « communautarisme » dès la fin des années 1990, au lendemain du Bicentenaire et l’apparition d’un néo-républicanisme, qui mirent au centre de l’arène publique le problème défini comme « la communauté de l’immigration ». Aujourd’hui, et depuis les années 2000, avec la manifestation du « nouvel antisémitisme » (en fait l’antisionisme) le paysage d’après guerre a disparu au point de rendre inactuelle la forme d’identité juive qui s’y était développée. Et cela va de pair avec la transformation du paysage français.

L’impact de cette évolution devrait être le même pour l’Eglise catholique, quoique dans d’autres termes, car l’Eglise était une puissance paneuropéenne à l’époque de la Révolution et de l' »Empire des Français ». Le concordat de 1801 était un traité passé entre l’Etat français et un Etat étranger, le Vatican, l’Eglise catholique, pour régler les rapports entre l’Eglise en France et l’Etat. Comment la chose se présente-elle avec l’islam? Tout d’abord l’idée qu’il ne s’agit que de l’islamisme, de l' »islam politique », celui d’une organisation internationale activiste, les « Frères Musulmans », demande à être révisée. Si l’on cherche à assurer la pérennité de la nouvelle religion en France, le problème, c’est la dimension politique inhérente à l’islam « normal ». Elle est l’évidence même et c’est elle qui rend possible l’islam politique. C’est donc elle qui doit être l’objet de réformes commes judaïsme et catholicisme le furent, il y a 2 siècles. Si les musulmans sont en quête d’expression politique, ils ont à leur disposition l’option possible d’une vintaine de pays dont l’islam est la religion d’Etat et d’où ils sont originaires. Mais ce qui est en jeu et doit être objet de réforme c’est l’exercice, passif ou activiste, de cette ambition politique en France même. Elle n’y est pas possible car elle contreviendrait à la République et à l’identité nationale. La décolonisation a été l’occasion d’un partage des populations, pour ne pas dire d’épuration ethnique, de sorte que le souhait d’une identité intégrale et d’un pouvoir politique des ex-colonisés peut trouver à s’exercer  dans les Pays décolonisés d’où cette population vient et où elles ont toute liberté (mais jouit-on de liberté dans ces pays)? Mais elle n’a aucune légitimité à s’exercer en France où la culture de son identité doit être astreinte au domaine privé.

Une autre question qui se pose est la définition du statut initial des populations définies par la religion au regard de l’Etat. Il y a deux siècles, les Juifs constituaient une collectivité pariah dans la société de l’Ancien Régime. Ils étaient là depuis des siècles sans pourtant être des sujets du roi à part entière sinon par privilège. Le clergé catholique quant à lui  était comme un Etat dans l’Etat, dépendant de Rome et non du Roi, tout en constituant un ordre de la société encore féodale de ce point de vue. La réforme des deux religions visait à faire rentrer ces nations « étrangères » dans la nation, unique par son Etat, à les incorporer dans le corps de la nation. Aujourd’hui, les populations musulmanes furent nationales (de la nationalité des pays décolonisés) avant de devenir françaises pour une part ou de demeurer dans la condition d’immigrées. Sur le plan de la religion, leurs associations cultuelles dépendent toujours pour leur financement comme pour leur encadrement religieux des Etats d’origine.

Si l’on compare ces situations sur le plan du statut politique on découvre que les Juifs constituaient une « corporation » féodale (la « nation juive » de Bordeaux ou du Comtat, par exemple), une population semi- nationale, locale. L’Eglise constituait quant à elle un véritable Etat dans l’Etat dépendant d’un pouvoir étranger (d’où les tentatives royales de promouvoir le gallicanisme contre les Ultra-montains). Les musulmans sont pour leur part de récents ressortissants d’Etats-nations concrets, un statut parfois encore actif par le biais de la double nationalité.

Ce qui est en jeu dans le rapport de la République à l’islam, c’est la clarification et la réforme de cet aspect national avec des conséquences pour l’Etat. Ce n’est pas le respect des valeurs de la République qui est le problème mais l’incorporation des ex-ressortissants de nations musulmanes (dans lesquelles l’islam est religion d’Etat) dans la nation française. Bien plus que le côté idéologico-politique (« islamisme politique »), sécuritaire, ou moral (mœurs et « valeurs » républicaines), c’est le côté national tel qu’il se cristallise dans l’Etat qui est en jeu. Ce qu’implique à l’évidence la notion de séparatisme qui a pour référent implicite le « corps » national.

Mais où est la nation française aujourd’hui?

PS: Pour aller plus plus loin, cf. Shmuel Trigano, L’Avenir des Juifs de France, Grasset 2006

Shmuel Trigano

professeur émérite des Universités

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