Les oubliés du conflit, par Michèle MAZEL

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samedi 6 février 2021

LES OUBLIÉS DU CONFLIT

La chronique de Michèle MAZEL

Ils sont les pions invisibles d’un jeu qui les dépasse. Citoyens d’une entité qui se veut un pays mais qui ne se soucie pas d’eux ; dépendants d’un autre qu’ils ne veulent pas reconnaître. A en croire les chiffres officiels, probablement sous-estimés, 80.000 ouvriers palestiniens venaient travailler chaque jour en Israël avant la pandémie. La plupart dans la construction, l’industrie ou l’agriculture, rarement dans des emplois qualifiés, mais leurs salaires faisaient vivre des familles et parfois des villages entiers.  Selon une experte palestinienne, ces travailleurs contribuaient pour plus d’un milliard de shekels par mois à l’économie du pays.

Travailleurs palestiniens rentrant chez eux

Ils auraient sans doute préféré travailler plus près de chez eux mais le marché est bien étroit et là encore, suivant les chiffres officiels, le chômage atteint près de 20%.  C’est que les autorités de Ramallah ne font pas le moindre effort pour développer ce qu’elles appellent l’État de Palestine.  L’agriculture reste le plus grand employeur. Il n’y a donc guère de débouchés pour les jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. L’option israélienne n’a pas que des attractions. Certes les salaires y sont nettement plus élevés, mais les obstacles ne manquent pas.

Il y a d’abord le conditionnement auquel sont subis les petits Palestiniens dès la plus tendre enfance, la démonisation des Juifs et des Israéliens. Il a ensuite les contacts occasionnels avec les soldats israéliens. Il y a enfin et surtout la fameuse barrière de sécurité parfois qualifiée de «mur de l’apartheid» séparant Israël dans les lignes de cessez-le-feu de 1967 des territoires de l’Autorité palestinienne. Etablie, on l’oublie trop souvent, après les sanglants attentats de la Seconde Intifada, qui ont causé la mort de 800 civils israéliens. Elle est matérialisée par endroits par un système de clôture complexe et dans certaines zones par un mur de huit mètres de haut. Pour la traverser il faut passer par des checkpoints de l’armée. Un passage pas toujours facile vu les contrôles pratiqués, rendus hélas nécessaire par les nombreuses tentatives d’attentat à ces points sensibles.

L’attente est longue tant le matin qu’au retour. Certains travailleurs ont la chance d’être hébergés par leur employeur et ne rentrent chez eux qu’une fois par mois. D’autres, pourvus ou non d’autorisation d’entrée, choisissent de franchir la barrière clandestinement. La crise du Covid a brouillé les cartes. Tant côté palestinien qu’israélien des restrictions de mouvement ont été imposées. L’Autorité palestinienne interdit à ses ressortissants d’aller travailler en Israël et ce pays vient de décider la fermeture de tous les points de passage.

Une fermeture bien illusoire. Des vidéos tournées par des journalistes israéliens mettent en lumière un phénomène extraordinaire. Chaque nuit, alors que l’aube pointe à peine, ce sont des dizaines de milliers d’ouvriers qui tentent le passage illégalement. Ils sont 40.000, 50.000 ?  Les clôtures sont cisaillées et une longue file de palestiniens s’engouffre dans la brèche, prêts à rebrousser chemin si une patrouille se présente. Ils sont sans masque, n’ont jamais entendu parler de gestes-barrière, ni d’ailleurs de vaccins. Ils disent ne pas avoir peur du virus ou des soldats, ajoutant tout bas qu’ils n’ont pas le choix s’ils ne veulent pas que leurs familles meurent de faim.

Un travailleur palestinien récolte des dattes 

De l’autre côté de la barrière, des dizaines de taxis et de minibus sont là pour les conduire sur leur lieu de travail. L’Israël officiel se tait. Face au double danger d’une possible infiltration terroriste et de la contamination par le virus, il y a le double impératif de laisser entrer une main d’œuvre indispensable – et de répondre à une détresse humaine qui ne laisse personne indifférent.

benillouche.blogspot.com

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