L’accent yiddish de Cyrille Fleischman, par Avroum Bar Shoshan

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Albert Bensoussan

La vie vaut la peine d’être vécue

ne serait-ce que par curiosité

(Proverbe yiddish)

(Photo de Une : Conversation avec Josyane Savigneau, journaliste au Monde.)

Je voudrais ici évoquer un admirable écrivain français, héraut et chantre parisien du petit monde ashkénaze du quartier Saint-Paul à la mémoire yiddish, Cyrille Fleischman (1941-2010), trop tôt disparu, et qui, alors que la maladie le rongeait, m’adressait d’affectueux billets, au nom d’une vieille amitié, qui se terminaient tous par « Vive la vie ! ». Oui, le’haïm, cher Cyrille, toi qui reposes au cimetière – Beit Ha’hayim, « Maison de vie » − de Bagneux avec pour seule épitaphe cette ultime prière qui montait à tes lèvres « Vive la vie ! », toi à qui je dédie ces quelques notes pieuses sur ton émouvante voix et ton inimitable accent yiddish.

Il est un art du récit qui vise à enclore tout un monde dans une forme brève, comme on emprisonne la Tour Eiffel ou la Statue de la Liberté dans une boule de sulfure. On imagine bien Cyrille Fleischman, ce scribe ashkénaze, en arrêt hypnotique devant la lumière transparente et la neige microscopique du verre, imaginant que chaque globe est un petit monde peuplé de créatures fantasques, voire de Golems fantastiques, et inventant toutes sortes d’historiettes. Invention et souvenir à la fois, s’il est vrai que la mémoire ne serait qu’une forme d’imagination – Le Talmud l’affirme, à moins qu’il ne dise l’inverse (l’imagination, cet avatar de la mémoire !), et Jorge Luis Borges, maître argentin du paradoxe, l’a repris à son compte. Le petit Cyrille grandit dans l’arrière-cour d’une synagogue, rue des Écouffes, aménagée par son père au lendemain de la guerre : la Fondation Roger-Fleischman. C’est du toit de cette shoule cryptique que tous les héros de ses récits se sont envolés, tels ces personnages aériens de Chagall qu’il évoque au détour des pages, soulevant le chapeau du magicien et envahissant les rues à grands cris.

L’œuvre de Cyrille Fleischman, récompensée en 2002 par le prix Max-Cukierman de littérature yiddish en langue française, fait revivre en sa somptueuse totalité l’univers ashkénaze de Paris. Petits bonhommes généralement quelconques du Rendez-vous au métro Saint-Paul, là-même où sa mère tenait une boutique de papier-peint, ou Riverains rêveurs du métro Bastille, humbles gens pourtant cravatés et dignes que l’on rencontre aux divers bals du Kahal –  le kihl −,  de la Communauté, dont chacun est en soi une  « attraction » (cf. L’attraction du bal), aussi doués pour Un slow des années cinquante ou pour Juste une petite valse, que les personnages du Tango des Rashewski (fameux film de Sam Garbaski), ils composent un univers complexe et délirant dans une veine ― une verve ― inépuisable qui fait de chaque recueil un bonheur renouvelé aux mains et aux yeux du lecteur.

Mais arrêtons-nous à ces derniers rêveurs d’un Paris naufragé. Le choix du métro est significatif en soi : le peuple issu des divers ghettos d’Europe centrale refait ici surface, avec parfois un accent yiddish de Galitzianer ; il a traversé les intestins de l’histoire, il a franchi les couloirs et les trous d’ombre, il a suivi toutes les correspondances, toutes les lignes souterraines du labyrinthe, mais le voilà enfin au grand jour, heureux de cet air que l’on respire place des Vosges, ou de ce parcours paisible de la rue Saint-Antoine où chaque juif était dans ses meubles (parenthèse personnelle : j’ai encore le mobilier acheté chez Dorffner en 1963). Qui sont donc ces créatures de Dieu, ces baçarim, ces mensch ? Ils ont, bien sûr, des noms qui, comme le disait Aragon le poète de L’affiche rouge, « à prononcer sont difficiles » : Simon Austatnik, Alex Nachwelt, Boris Nadchdem, Karl Shifweg, Chil Hochimmer, Mendel Pantofl, etc., bref tout l’annuaire de la rue des Rosiers… ou les pierres tombales du cimetière de Bagneux. Et tous en quête du célèbre pickelfleisch, qui est le plat favori de Cyrille Fleischman, lui-même à la tête de l’ «Association des amateurs de pickelfleisch universels », et qui n’est rien d’autre que de la poitrine de bœuf en saumure, en somme un jambon jif-jif (rappelons la célèbre boutade d’Albert Cohen : « Le jambon est la partie juive du porc »). Alors, mon cher Lichtblik, vous reprendrez bien encore une tranche de pickelfleischman !

Mais quelles histoires animent ces fantômes gracieux ? Des anecdotes quotidiennes dont se pétrit le meilleur pain, des riens de la vie, des petites choses sans importance, avec, ici et là, l’irruption du fantastique. Ainsi, du piano aux touches massacrées par un musicien pour ventes de charité et  bals de kihl, surgit soudain rien de moins que Gershwin, fantôme attentif au jeu de  l’artiste assis sur le tabouret, qui estime en riant « qu’on devait, quand on revenait faire un tour sur terre, pouvoir supporter un monde qu’on avait espéré toujours plus beau ». N’est-ce pas là cette « tendresse de pitié » dont parlait, pour sa part, Albert Cohen ? Autre revenant, Honoré de Balzac lui-même dans la salle d’attente du docteur Herschel K., rue Lesdiguières, et donc dans l’immeuble même où vécut l’inventeur de La Comédie humaine ; des querelles domestiques, lui explique le narrateur, opposent les locataires entre eux et au propriétaire, car, n’est-ce pas ? « les gens s’intéressent juste à leurs petits problèmes », mais qui sont ici prétexte à un développement cocasse, dont l’auteur se tire en laissant le dernier mot à l’illustre romancier qui, indulgent envers la prose de notre scribe, lui accorde l’imprimatur : « Je me demande  de plus en plus si ce n’est pas vous qui avez raison de surmonter la noirceur du réel en donnant un bout d’espoir au monde ». Ainsi le maître du réalisme, tout comme l’illustre inventeur du jazz symphonique, reniant un univers de mesquineries, de noirceurs et le tragique quotidien, laisse la place à notre souriant nouvelliste, dont toute l’œuvre témoigne d’une hauteur humaine et d’une extrême indulgence envers les faiblesses de ses créatures. Lui dont le maître mot était  « Vive la vie ! »

Ajoutons, pour finir, que Cyrille Fleischman n’est pas seulement une plume ou un regard, mais une oreille, attentive au babil jacassier. Nul mieux que lui n’a su capter l’accent yiddish en français et ces tournures calquées sur l’archaïque syntaxe issue du ghetto ; ainsi au lieu de dire d’un personnage qu’il « pouvait demander », il écrira « demander, il pouvait », avec cette inversion grammaticale qu’il affectionne, comme cette phrase amusante, disloquée à nos yeux : « Mieux, est-ce qu’on pouvait faire, non ? » Sans parler du recours sporadique aux expressions yiddish, comme, à propos de ce héros d’un navet cinématographique qui, ressuscité et navré, vient justifier le travail des acteurs dans ce film donné  à la Bastille : « On donne un chèque à votre veuve pour la moitié de l’histoire de votre vie et kich mir… » Bien entendu, Cyrille ne traduit pas, il est l’auteur, lui, pas le traducteur, mais moi qui suis ici son truchement, vous expliquer je peux : kich mir ça veut dire « le reste on s’en fout ». Seul compte le supplément d’âme, cette fenêtre ouverte sur l’espoir. Et donc, nous, lecteurs attentifs et passionnés de Cyrille Fleischman, nous ne regretterons jamais les quelques euros payés pour ses livres – qui sont livres de chair. Pas cher, cet abonnement au premier rang pour l’inénarrable spectacle de ses  « riverains rêveurs du métro Bastille ». C’est même une affaire en or, parce que c’est la vie, la vraie, l’émouvante, drôle et touchante vie des nôtres, qui défile sous nos yeux et puis, comme dit le proverbe yiddish : La vie, douss laibenne, est la meilleure affaire qui soit, on l’a pour rien !  Ou, comme aurait dit Cyrille, Leben ahf dein kop ! , « longue vie sur votre tête ! »

Danken, mayn fraynd, gaï gezint !

Avroum Bar Shoshan

Œuvres de Cyrille Fleischman :

    L’attraction du bal, 1987

    Rendez-vous au métro Saint-Paul, 1992

    Nouveaux rendez-vous au métro Saint-Paul, 1994

    Derniers rendez-vous au métro Saint-Paul, 1995

    Tango pour le cinquième acte, 1996

    Un slow des années 50, 1999

    Juste une petite valse, 2000

    Balades d’été, bals d’hiver, 2001

    Une rencontre près de l’Hôtel de Ville, 2003

    Une rencontre loin de l’Hôtel de Ville, 2004

    Riverains rêveurs du métro Bastille, 2007

    Réparateur de destin, 2010

    Les réponses d’un maître, 2010

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