Les Frères musulmans de Syrie constituent une réelle menace pour l’Occident

Le camp régional associé aux Frères musulmans (FM) avait perdu du terrain en 2013, lorsque le président Mohammed Morsi a été renversé en Egypte. Si Hay’at Tahrir al-Sham n’est pas une émanation directe des FM, le rôle joué par la Turquie et le Qatar – les soutiens persistants des Frères musulmans (Ikhwan ) et de leur tentative d’hégémonie régionale – met en évidence la question de l’attitude occidentale envers les FM en général et de leur ascendant potentiel dans les affaires régionales. C’est un sujet de préoccupation pour l’Egypte et la Jordanie, ainsi que pour les partenaires d’Israël dans les accords d’Abraham. Une position ferme – y compris législative – identifiant les FM comme une menace, potentiellement associée au terrorisme, et comme un élément subversif au sein des communautés musulmanes aux Etats-Unis et en Europe, pourrait limiter son influence. De telles mesures enverraient un message clair au Qatar et à la Turquie, les avertissant de ne pas pousser le bouchon trop loin. Plus précisément, on doit réfréner et dissuader une invasion turque dans le nord de la Syrie et une ingérence du Qatar dans les affaires intérieures de la région et au-delà, tant que leurs positions idéologiques restent associées aux Frères musulmans et à leur vision du monde nostalgique du Califat.
Les Frères musulmans : un mouvement totalitaire
Certains Occidentaux sont tombés dans le piège d’une perception erronée, que propage des organisations comme le Conseil des relations américano-islamiques (CAIR) aux États-Unis ou les Musulmans de France (ex-UOIF) dans l’Hexagone, qui se font les défenseurs des Frères musulmans. Étant donné la volonté du mouvement des Frères musulmans et de ses affiliés de participer à des élections concurrentielles – comme le Hamas en 2006 et le « mouvement mère » des Frères musulmans en Égypte en 2012 – les analystes et les journalistes en sont venus à les percevoir, ainsi que les partis « de façade » qu’ils ont créés, comme des forces politiques légitimes participant à un processus démocratique. Pourtant, ils ne sont pas des démocrates. Pour les Frères musulmans, la participation politique était et est un moyen, pas une fin. Le credo des Frères musulmans est évidemment enraciné dans certains aspects des traditions islamiques, mais il est aussi sciemment calqué sur les régimes et partis totalitaires européens du XXe siècle. Il en va de même pour le terme al-Murshid al-‘Am , le Guide général (littéralement, Führer), utilisé pour désigner le chef des Frères musulmans.
Un mouvement contemporain de l’essence fasciste de l’Europe
Il suffit de dire que les Frères musulmans sont historiquement un produit hybride de la crise de l’islam il y a un siècle, suite à l’abolition du califat par Mustafa Kemal Atatürk en 1924, et qui a coïncidé avec la montée des modèles politiques totalitaires – le bolchevisme en Union soviétique, le fascisme en Italie et en Espagne et le nazisme en Allemagne. Le fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, a intégré les concepts d’une société unifiée sous une direction unique, organisée pour le changement politique, bien qu’au nom de la communauté des croyants (oumma) islamique plutôt que de la classe, de la nation ou de la race. L’attrait affaibli du système parlementaire égyptien a alimenté l’élan des Frères musulmans. En 1949, lorsqu’on soupçonne des agents gouvernementaux d’avoir assassiné al-Banna, les Frères musulmans étaient probablement la force politique la plus puissante d’Égypte.
Est-ce que seule la force militaire peut venir à bout des Frères Musulmans ?
En fin de compte, ce n’est que grâce aux coups d’État militaires – en 1952 (suivis de la répression des Frères musulmans en 1954) et de nouveau en juillet 2013 (suivis de l’attaque brutale contre le campement des Frères musulmans sur la place Rabi’ah al-‘Adawiyyah en août de la même année) – qu’un contre-pouvoir militaire a brisé le pouvoir des Frères musulmans en Égypte. Leur influence, cependant, s’est étendue, à l’échelle régionale et mondiale, au cours des décennies qui ont suivi leur création. Aujourd’hui, une émanation directe des Frères musulmans détient le pouvoir dans la partie occidentale de la Libye (en tant qu’élément dominant du gouvernement du GNA à Tripoli) tandis que le Hamas, une autre filiale autoproclamée des Frères musulmans, conserve une emprise sur le gouvernement à Gaza, même si Tsahal a largement éliminé sa capacité militaire dans les combats depuis octobre 2023. La situation en Syrie est plus complexe : les éléments des Frères musulmans qui ont joué un rôle de premier plan dans les premières phases de la rébellion ont depuis longtemps été marginalisés par des éléments plus radicaux associés à al-Qaïda et à l’EIIL, mais ils font toujours partie de la coalition gagnante des forces et sont toujours soutenus par le gouvernement AKP de Recep Tayyip Erdogan, ainsi que par la famille régnante du Qatar, qui depuis des années, agissent conjointement comme mécènes des Frères musulmans et des mouvements qui leur sont associés dans toute la région.
Les Occidentaux leur donnent souvent le beau rôle
Il est à noter que les affiliés des Frères musulmans occupent également une place importante parmi les organisations représentatives des communautés musulmanes en Occident, y compris aux États-Unis, comme indiqué précédemment. Les enseignements du cheikh Yusuf al-Qaradawi, l’islamiste égyptien associé aux Frères musulmans qui s’est réfugié au Qatar (où il est décédé en 2022, à l’âge de 96 ans), comprennent un ensemble de lois religieuses régissant la pratique de l’islam dans les communautés minoritaires en Occident, connu sous le nom de Fiqh al-Aqaliyyat. Ces enseignements ont eu une grande influence parmi les musulmans d’Europe et d’Amérique.
Pourquoi une position occidentale ferme est-elle indispensable ?
Au début du « Printemps arabe » – en réalité, un bouleversement politique désastreux qui a brisé la stabilité régionale et conduit à des violences généralisées dans plusieurs pays – de nombreux Occidentaux (mais pas les voisins helléniques d’Israël, la Grèce et Chypre, qui avaient des raisons de soupçonner toute force soutenue par la Turquie…) avaient tendance à avoir une vision bienveillante des Frères musulmans. L’administration Obama a apparemment vu dans les Frères musulmans un antidote utile aux éléments plus extrémistes comme Daech (EIIL) et a cherché à établir des ponts avec le gouvernement du président Mohammed Morsi en Égypte, ainsi qu’avec Erdogan. Certains acteurs européens clés partageaient des vues similaires et ont réagi avec consternation lorsque Sissi a renversé Morsi en juillet 2013. De plus, le rôle susmentionné des Frères musulmans ou des militants qui leur sont associés ou qui partagent leurs idées au sein des organisations communautaires musulmanes aux États-Unis et en Europe n’a pas empêché ces groupes d’obtenir la reconnaissance gouvernementale en tant qu’interlocuteurs légitimes.
La mise en danger des pouvoirs favorables à l’Occident
Tout cela doit changer si l’on veut rassurer les pays pro-occidentaux de la région – en particulier l’Égypte et la Jordanie – sur leurs perspectives à long terme dans un environnement stratégique instable. La confluence des événements dans la région – en particulier les inquiétudes concernant l’orientation idéologique des nouveaux dirigeants à Damas, les actions violentes des islamistes sur les campus et dans les rues, et les changements politiques en Occident – crée une fenêtre d’opportunité pour s’éloigner de la tolérance envers les Frères musulmans et ce qu’ils représentent.
Ce changement doit se traduire par un soutien à ceux qui, dans la région et parmi les musulmans de la diaspora, adhèrent à une interprétation véritablement libérale (ou du moins non totalitaire) de l’islam. Les positions et les activités des groupes et organisations affiliés aux Frères musulmans méritent une enquête approfondie, et on doit ériger des barrières législatives pour empêcher la légitimation de ces groupes et leur reconnaissance en tant que représentants de leurs communautés (comme c’est souvent le cas en France). Le cas échéant, comme nous l’avons vu en Allemagne et dans plusieurs autres pays européens, on doit engager des actions en justice contre ceux qui fomentent la haine, y compris, si nécessaire, en les expulsant définitivement. En outre, on doit encourager des visions alternatives de l’islam, en étroite coordination avec des régimes régionaux tolérants comme les Émirats arabes unis.
Le message à la Turquie et au Qatar
Outre les bénéfices directs de ces politiques, elles peuvent aussi envoyer un avertissement à la Turquie d’Erdogan et au Qatar. Israël est confronté à un défi complexe, tout comme d’autres pays de la région, préoccupés par la montée en puissance des forces soutenues par la Turquie et le Qatar. La Turquie ne disparaîtra pas en tant qu’acteur régional majeur, et on ne pourra pas briser son influence de la même manière que ce qu’on a fait contre l’Iran. Ankara possède la deuxième plus grande force militaire de l’OTAN, la plus grande économie de la région et occupe une position stratégique clé : elle restera une puissance avec laquelle il faudra compter dans un avenir proche. Quant au Qatar, qui s’est positionné comme l’intermédiaire indispensable pour traiter la question cruciale des otages de Gaza, il a pu s’acheter (au sens littéral du terme) une position stratégique. Le Qatar abrite la plus grande base aérienne américaine de la région, ainsi qu’une influence culturelle et intellectuelle (le « soft power ») sur les campus universitaires en Amérique et ailleurs. La capacité d’Israël à affronter directement l’un ou l’autre pays est limitée.
Fermer Al Jazeera partout où c’est nécessaire
Il faut néanmoins trouver des moyens indirects d’influencer leurs choix. La Turquie et le Qatar doivent enrayer leur capacité à exploiter les circonstances actuelles pour façonner la région comme ils l’entendent. Une action militaire turque contre les forces kurdes soutenues par les États-Unis en Syrie enverrait un message dangereux, et serait libérateur de Daesh, tout comme la poursuite de la subversion qatarie dans la région, illustrée par le contenu des émissions en arabe d’Al Jazeera (contrairement à son contenu en anglais).
Les deux pays doivent être avertis que leur future coopération avec l’Occident – en particulier avec l’imprévisible administration Trump – sera conditionnée à la modification de leurs politiques et de leur impact idéologique. Dans ce contexte, une position sans ambiguïté contre les Frères musulmans et ses dérivées sous camouflage – y compris un effort coordonné d’Israël, d’un groupe multinational dirigé par les États-Unis et des acteurs régionaux concernés, pour remplacer le régime du Hamas à Gaza par une administration de transition viable – contribuerait à apaiser les craintes actuelles en Égypte, en Jordanie et dans le Golfe. Cela enverrait également un message à la Turquie et au Qatar : pour conserver le soutien et la tolérance des États-Unis et de l’Occident – dont dépendent en fin de compte leurs économies et donc leur stabilité politique – ils doivent modifier leur comportement, réévaluer leurs associations idéologiques et réduire leurs ambitions régionales.

