Erdogan a-t-il le feu vert de la Russie pour attaquer Kobané ?

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Les États-Unis et l’Iran s’opposent à l’opération turque prévue, alors qu’Erdogan bloque les offres de la Finlande et de la Suède à l’OTAN et met en garde la Grèce sur les îles de la mer Égée.
 
Erdogan

En revanche, la Russie « comprend » les inquiétudes de la Turquie en Syrie…

Peut-être que le président turc Recep Tayyip Erdogan reprend t-il Winston Churchill, qui a dit un jour « ne jamais laisser une bonne crise se perdre ».

Pour Erdogan, cette bonne crise, c’est la guerre d’Ukraine, l’occasion d’un retour de star sur la scène mondiale en tant que médiateur, mais aussi de régler ses comptes avec les « terroristes » kurdes syriens et de redéfinir le rôle de la Turquie au sein de l’OTAN.

 

En Syrie, Erdogan ne donne aucun signe qu’il reconsidère son plan d’une autre opération militaire pour tracer une « ligne de sécurité » de 30 km.

Le 9 juin, il a déclaré : « Nous espérons qu’aucun de nos véritables alliés ou amis ne s’opposera à ces préoccupations légitimes de sécurité de notre pays, ni ne se tournera particulièrement vers les « organisations terroristes ». [Les Kurdes qui ont combattu les véritables terroristes de Daesh, protégé par Erdogan et sa clique islamiste]

Par « organisations terroristes », Erdogan entend les groupes kurdes syriens – le Parti de l’union démocratique (PYD), les Unités de protection du peuple (YPG) et les Forces démocratiques syriennes (SDF) alignées sur les États-Unis – qu’il considère comme liés au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), un groupe terroriste désigné comme tel par les États-Unis et la Turquie.

La Turquie est également en pleine chute libre économique, comme le rapporte Mustafa Sonmez, et accablée par plus de 3,6 millions de réfugiés syriens, qu’Erdogan aimerait renvoyer dans la zone « sécurisée » envisagée.

Khaled Al-Khateb rapporte, depuis Alep, que les factions de l’Armée syrienne libre (ASL) soutenues par la Turquie dans le nord de la Syrie se préparent à une offensive turque apparemment imminente en menant leurs propres exercices militaires.

La Russie, compte tenu de son isolement international pendant la guerre en Ukraine, espère rester au moins quelque peu dans le camp allié ou ami de la Turquie, malgré de nombreux points de friction, notamment les ventes de drones turcs à l’Ukraine.

Il n’est donc peut-être pas surprenant que le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov ait déclaré après avoir rencontré son homologue turc Mevlut Cavusoglu à Ankara : « Nous comprenons parfaitement les inquiétudes de nos amis concernant les menaces créées à leurs frontières par des forces extérieures qui alimentent le sentiment séparatiste.

La référence aux « forces extérieures » est un clin d’œil à la présence militaire américaine en Syrie (900 soldats) et au soutien américain aux FDS – une remarque probablement appréciée à Ankara.

La « compréhension » de Lavrov  semblait avoir changé par rapport à la semaine dernière lorsque la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a déclaré : « Nous espérons qu’Ankara s’abstiendra d’actions qui pourraient conduire à une détérioration dangereuse de la situation déjà difficile en Syrie ». Une telle décision « constituerait une violation directe de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Syrie », a-t-elle déclaré, et « provoquerait une nouvelle escalade des tensions ».

… alors que les États-Unis n’ont « de cesse » de faire reculer la Turquie

Quant aux États-Unis, la Turquie est « bien consciente » de l’opposition de l’administration Biden à une décision de ce type.

« Nous menons des efforts sans relâche vis-à-vis du gouvernement turc pour les soutenir afin qu’ils évitent cette entreprise irréfléchie », a déclaré la secrétaire d’État adjointe américaine Barbara Leaf à la commission des relations étrangères du Sénat le 8 juin.

Le département d’État a exprimé à la Turquie sa « profonde inquiétude » concernant l’impact d’une nouvelle incursion militaire sur les civils, les opérations antiterroristes américaines et les efforts visant à promouvoir la stabilité politique en Syrie. Les États-Unis ont appelé la Turquie à respecter les lignes de cessez-le-feu et l’engagement d’Ankara d’octobre 2019 d’arrêter les opérations militaires.

La question est de savoir si, en privé, ces déclarations d’inquiétude sont présentées avec une sorte de carotte et de bâton pour faire réfléchir Erdogan. Le président turc ne semble pas se plier à « l’inquiétude ».

L’Iran et la Turquie s’affrontent

L’opposition à une autre opération militaire vient également de l’Est.

« La Turquie et l’Iran semblent se diriger vers un face-à-face en Syrie »,  écrit Fehim Tastekin , « avec Téhéran s’opposant explicitement au plan d’Ankara pour une nouvelle opération militaire contre les zones tenues par les Kurdes, se méfiant des risques pour sa propre position dans la région ».

L’Iran a envoyé « des renforts de la milice dans deux colonies chiites au nord-ouest d’Alep, non loin d’une zone clé dans le collimateur d’Ankara, tout en essayant de dissuader la Turquie de bouger – apparemment avec peu de succès jusqu’à présent », ajoute Tastekin.

Malgré des intérêts divergents et parfois contradictoires, la Turquie, la Russie et l’Iran se sont accrochés en tant que partenaires dans le forum diplomatique « d’Astana » pour traiter avec la Syrie. Mais les tensions commencent à se faire jour.

« Téhéran se sent mis de côté en tant que garant du processus trilatéral d’Astana sur la Syrie », écrit Tastekin. « Le climat de durcissement pourrait saper l’ensemble du processus alors que les trois parties se préparent à tenir un 18e cycle de pourparlers plus tard ce mois-ci. »

Erdogan dénonce les « terroristes » au parlement suédois

Pendant ce temps, Erdogan ne montre encore aucune trace de compromis dans son opposition aux candidatures d’adhésion à l’OTAN de la Suède et de la Finlande.

S’exprimant lors d’une conférence de presse à Ankara le 8 juin avec le président vénézuélien Nicolas Maduro, Erdogan a déclaré que les terroristes du PKK/YPG/PYD sévissaient « en Suède… même dans leurs parlements, il y a des terroristes ».

La parlementaire suédoise à laquelle il fait référence est Amineh Kakabaveh, une anciennne guérillera kurde dont le changement de vote (swing) a permis au gouvernement d’adopter le budget et de survivre à un vote de censure la semaine dernière.

Kakabaveh est une indépendante qui a conditionné son soutien au gouvernement du Premier ministre Magdalena Andersson  à la reconnaissance par les sociaux-démocrates d’Andersson de l’administration autonome dirigée par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie.

Le lien kurde avec la Suède est profond, complexe et difficile à dénouer.

« Nesrin Abdullah, commandante de la branche entièrement féminine des YPG, est une visiteuse fréquente à Stockholm où elle jouit du statut d’héroïne et est reçue par de hauts responsables », a rapporté Amberin Zaman depuis la Suède. « Ceux-ci incluent la ministre des Affaires étrangères, Ann Linde, une militante de longue date pour les droits des minorités. Des photos montrant Abdullah, Linde et Kakabaveh ensemble au parlement suédois en mai ont rendu Ankara fou, conduisant le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu à la fustiger lors d’un rassemblement de l’OTAN, le mois dernier pour ses « politiques soi-disant féministes ». »

« La Turquie dit qu’aucune de ces visites ne peut être répétée », ajoute Zaman. « Tout soutien aux YPG, qui bénéficient de la protection des forces américaines en Syrie, doit cesser. Les activités des groupes favorables au PKK à l’intérieur de la Suède doivent être interdites. Ankara souhaite également que la Suède extrade des individus, principalement des Kurdes et des associés de Fethullah Gulen, le prédicateur sunnite accusé d’avoir orchestré la tentative ratée de renverser violemment Erdogan en 2016. »

« Tant que ces terroristes resteront dans leurs parlements et tant que les organisations terroristes continueront à organiser des manifestations avec des photos de chefs terroristes dans les rues de Stockholm… nous ne pouvons pas leur dire ‘Allez-y, s’il vous plaît, rejoignez l’OTAN' », a déclaré Erdogan le 8 juin.

« Il en va de même pour la Finlande. La Finlande aussi est malheureusement engagée dans de nombreuses activités similaires », a-t-il ajouté.

Erdogan : « Cette nation est déterminée »

Les problèmes d’Erdogan avec l’OTAN s’étendent au-delà de la Suède et de la Finlande.

Il a amplifié la rhétorique sur la Grèce et les pays de l’OTAN qui fournissent des armes à Athènes, dans un autre signe de l’approfondissement du schisme entre les deux pays au sujet des îles de la mer Égée.

« Tenez-vous bien », a averti Erdogan à Athènes. « La Turquie, si besoin est, n’hésitera pas à exercer ses droits découlant des accords internationaux concernant la militarisation des îles, et encore moins à renoncer à ses droits sur la mer Égée.

« Je ne plaisante pas, je parle sérieusement. Cette nation est déterminée », a-t- il ajouté.

Compte tenu de la crise économique en Turquie, Erdogan pourrait être ouvert au « plus offrant », déclare Hadley Gamble de CNBC, sur le dernier podcast « On the Middle East ».

Cela pourrait finir par être une « question d’armes », ajoute Gamble, faisant référence aux ventes américaines en attente de F-16 à la Turquie, qui, selon l’administration Biden, sont distinctes des discussions sur l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN.

al-monitor.com

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