Gut Yontef : portrait de Laurent Dutheil en yiddishe mame

Publié par

Avroum Bar Shoshan

Gut Yontef : portrait de Laurent Dutheil en yiddishe mame

Ce petit livre est un Yzcor,  un « souvenez-vous », une mémoire, un combat contre l’effacement de l’Histoire, contre l’oubli de soi et des siens. Nous sommes dans les années d’après la Shoah et parmi ceux qui survivent . Mais la survie a eu un coût, et c’est ici, dans cette famille particulière de rescapés, le silence, ou disons les lacunes de l’histoire que l’on a transmises. Or mieux vaut l’horreur de savoir que l’angoisse de ne pas savoir. Laurent Dutheil, qui est un homme politique connu – mais ici il n’en fait nulle mention – à qui ses parents révèlent ce qu’ils lui ont caché jusqu’à ses sept ans : son nom authentique. Dutheil n’est pas le bon, car son vrai nom est Deutsch, de l’illustre branche des Deutsch de la Meurthe, ces mécènes bâtisseurs de pavillons universitaire au boulevard Jourdan. Cette révélation va  constituer la pierre angulaire de la demeure anthentique que tente de rebâtir, dans la confusion et le doute, la narrateur de ce récit autobiographique.

Laurent Dutheil

J’ai 7 ans

Viviane Hamy éditions, 2021, 138 p., 13,90 €

Beau livre, prégnant, dérangeant, plein d’émotion que cet ouvrage de confession. Placé sous l’invocation de ce proverbe yiddish : «  Il est peut-être difficile d’être juif mais c’est quand même intéressant de l’être ». Être ou ne pas être juif, telle est la question.

 Nous sommes ici dans les années qui ont suivi l’immense traumatisme de la Shoah, qui voient l’insouciance et la futilité marquer le quotidien des Français, oublieux du récent passé, après une épuration mesurée et quelques femmes tondues.

Oui, oublier, passer l’éponge, et pour certains Juifs dont toute la famille a péri dans les camps et où, ici, le grand-père n’a échappé à la rafle que parce qu’averti par un voisin bienveillant, il s’agissait désormais de se mettre à l’abri.

Ou pour mieux dire, sauver à tout prix sa progéniture. Et voilà comment « Deutsch » devient un « Dutheil » de bon aloi, où l’on retrouve 5 des 7 lettres patronymiques. Secret de famille que les parents se décident à révéler à leur fils – baptisé catholique pour bien faire – à un âge encore tendre et dans l’incompréhension enfantine.

Sauf qu’au lycée, à l’âge de treize ans, à la faveur d’un jeu du professeur qui prétend  deviner le « terroir » attaché à chaque nom de famille, le jeune Laurent s’entend  dire que Dutheil c’est, en somme, un dérivé de Dutilleul, un nom provençal. Mais alors cet enfant réagit impulsivement, que vient faire ici la Provence ? Sachez-le, ce n’est pas Dutheil que je m’appelle, mais Deutsch.

Stupeur et consternation. Les parents à qui l’enfant, bravache, rapporte l’incident fondent en pleurs, en lamentations et poussent des cris. Les voilà tous, derechef, en danger de mort. On comprend la force du traumatisme et l’impact de la névrose. Mais le narrateur ne peut s’empêcher de penser qu’à cet âge – treize ans – un Juif fait sa bar-mitsvah, et donc accède à la conscience adulte.

 Et maintenant le mot « juif » n’est plus UN anathème, même si l’on évite de le prononcer. Néanmoins, chez ces Juifs qui ne voulaient plus l’être, quelle émotion et quelle frayeur lors des deux guerres d’Israël, et quelle joie manifestée lors de la victoire de Tsahal ! Quelle désillusion aussi et quelle amertume lorsque De Gaulle stigmatise « ce peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ».

Le petit Laurent, quant à lui, ne retient que le début de la phrase et se sent fier d’appartenir – désormais – à ce peuple d’élite que ses parents voulaient oblitérer.

Alors défilent les noms glorieux des aînés de la branche familiale : « les Deutsch, les Dreyfus, les Mayer, les Bloch, les Wolff, les Lévy, les Lehmann, les Bernheim et les Weill », tous pleinement juifs, tous éduqués dans le judaïsme et la tradition du kahal.

Dès lors pour l’adulte advenu, être juif sera une reconquête. Affirmation de soi, combat contre l’antisémitisme, défense d’Israël « le pays des Juifs », et puis le pèlerinage à Jérusalem, l’immense émotion à Yad Vashem et au Kotel, et le voyage bouleversant à Auschwitz, « le plus grand cimetière du monde », et là, partout, l’émotion, les pleurs, le rappel de la peur. Avec toujours le souci et l’inquiétude pour les siens.

Alors voilà que ses enfants disent au narrateur  « qu’ils ont deux mamans : l’une, leur mère, et l’autre, moi, leur mère juive ». Car s’il est un héritage et une transmission, c’est bien ce souci angoissé pour ses enfants. Des enfants qui entendent assumer cette judéité avouée : la fille ira faire un séjour en kibboutz, et le fils taquinera son grand-père sur son passé juif et lui enverra un SMS en lui souhaitant, à l’approche de Tichri, « Shana Tova », et là, à sa grande stupéfaction le grand-père lui répond furieux :

« Chez nous, on ne dit pas Shana Tova mais Gut Yontef. Shana Tova c’est bon pour les sépharades, pas pour les ashkénazes ».

Et la conséquence émouvante de ce soudain retour aux sources mémorieuses :

« Alors, contre toute attente, papa se met à parler en yiddish et, la mémoire soudain vive et d’un seul trait, récite aux enfants stupéfaits la prière qu’on faisait chez lui dans son enfance. Je le suis moi-même mais je reste silencieux, trop heureux d’entendre pour la première fois de ma vie, grâce à la complicité de mes enfants, mon père redevenir un Juif à part entière ».

Ainsi donc le Juif survivra et n’oubliera rien. Ajoutons une note personnelle.

Mon épouse, que le rabbin Assous salua au sortir du miqvé d’un heureux « Alors Déborah », lui signifiant qu’à cette heure elle était devenue définitivement Déborah la Juive, appartient à une famille lointainement ashkénaze avec, en ancienne Bohême, un patronyme Izak et un autre, quelque peu trafiqué, de Meinnel.

Son grand-père, Joseph Meinnel, qui fut résistant (sa médaille de la Résistance orne notre mur) et aida tant de Juifs à échapper à la déportation grâce à de faux-papiers (il était , sous Vichy, fonctionnaire à la Préfecture), entra en fureur quand sa fille, Jeanne, épousa un Oranais du nom de Charles Drai : « Je ne veux pas que mes petits-enfants finissent dans les fours crématoires» ; et c’est pour cela aussi qu’il détruisit l’arbre généalogique de la famille que sa petite-fille a patiemment reconstitué.

C’est pourquoi, Déborah, comme en écho à Laurent Dutheil alias Deutsch, lance à tout-va : « Am Israël Hay ! – עם ישראל חי – Le peuple d’Israël vit ! »

Avroum Bar Shoshan

(Albert Bensoussan)

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