« L’antisionisme, le nouveau combat des ‘wokes’ aux États-Unis »

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"L'antisionisme, le nouveau combat des 'wokes' aux États-Unis"
Le militantisme antisioniste des progressistes américains a des conséquences terribles pour les juifs américains, comme en témoignent les premières images de juifs agressés à Los Angeles et à New York par des militants soi-disant pro-palestiniens.
© Adam J. Dewey / NurPhoto via AFP

Tribune

Par Simone Rodan-Benzaquen

Publié le 28/05/2021 à 15:55

Simone Rodan-Benzaquen, directrice de l’American Jewish Committee (AJC) Europe, analyse comment l’antisionisme s’impose au sein de l’extrême gauche aux États-Unis, parfois avec des relents d’antisémitisme.

« Ce qu’ils font au peuple palestinien, c’est ce qu’ils continuent à faire à nos frères et sœurs noirs ici », crie la représentante au Congrès du Michigan, Rashida Tlaib, lors d’un rassemblement, laissant la foule fantasmer sur la signification du mot « ils ». De son côté, Teen Vogue tweete un article dans lequel on peut lire : « L’histoire de la violence policière édictée sur des citoyens noirs et bruns non armés par les forces de l’ordre américaines reflète l’histoire d’Israël traitant les Palestiniens comme des insurgés violents. »

En Europe, depuis vingt ans, nous sommes plutôt habitués à cette vision du conflit israélo-palestinien qui nous a permis de faire une thérapie de groupe à moindre coût. En un clin d’œil, l’Europe, continent où a été perpétrée l’horreur de la Shoah, berceau des puissances coloniales, semble en effet vouloir réparer son passé. « Si les Israéliens tuent des enfants palestiniens, ne sommes-nous pas tous collectivement moins coupables ? » écrivait l’éditeur et auteur allemand Josef Joffe.

ANTISÉMITISME À GAUCHE

En résulte un antisionisme souvent virulent que Vladimir Jankélévitch décrivait déjà en 1967 : « L’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. »

Nous le savons, en Europe, c’est notamment à gauche que cette idéologie a eu des conséquences désastreuses. L’histoire de l’antisémitisme à gauche remonte à Bruno Bauer (1809-1882) et plus tard aux staliniens, qui avaient identifié le sionisme au capitalisme et à l’impérialisme. Ce sont les héritiers de cette gauche, parfaitement incarnée par le parti travailliste britannique de Jeremy Corbyn, qui se sont fourvoyés dans une posture morale simpliste plutôt que dans une politique de la pensée.

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C’est dans cet état d’esprit que le sionisme est devenu le mal à combattre, et les Palestiniens les opprimés par excellence, même si cela signifie défiler aux côtés d’organisations islamistes ou voir les manifestations de soutien à la Palestine prendre pour cible des synagogues et des concitoyens juifs. En 2012, un terroriste a tué trois enfants juifs et un père à bout portant pour venger les enfants palestiniens. Beaucoup de Français juifs et lanceurs d’alerte en ont été certes meurtris mais finalement pas si surpris.

Aux États-Unis aussi, une partie de la gauche américaine semble depuis peu atteinte d’un syndrome similaire. C’est dans ce contexte qu’elle s’est rangée auprès de ces nouvelles générations pour lesquelles la question de l’identité est devenue le point central de la réflexion du monde. Aujourd’hui, ceux qui sont connus sous le nom de « woke » ont adopté des théories autrefois décrites comme marginales : postmodernisme, postcolonialisme, identitarisme, néomarxisme, justice critique, théorie de la race et intersectionnalité. Dans une vision simpliste, où le monde est divisé entre Noirs et Blancs, opprimés et oppresseurs, les juifs, qui ont essentiellement une identité « fluide », sapent cette vision puriste.

Avant même le conflit des dernières semaines qui a opposé Israël au Hamas, la journaliste et auteur Bari Weiss ainsi que d’autres avaient tiré la sonnette d’alarme, non seulement au sujet de cette idéologie elle-même et des dommages qu’elle cause à la démocratie libérale américaine, mais aussi des conséquences particulièrement dévastatrices pour les juifs.

Dans une vision simpliste, où le monde est divisé entre Noirs et Blancs, opprimés et oppresseurs, les juifs, qui ont essentiellement une identité « fluide », sapent cette vision puriste. Par conséquent, ils ont été commodément rangés dans la catégorie des « Blancs » et le sionisme dans la catégorie « colonialisme » et « racisme ». Il n’est donc pas surprenant que de plus en plus de témoignages d’étudiants juifs sur les campus américains décrivent des environnements extrêmement hostiles.

Comme l’écrit Blake Flayton, un étudiant juif de l’université George Washington, « la haine que nous subissons sur le campus n’a rien à voir avec le conflit israélo-palestinien. C’est parce que les juifs défient l’idéologie antiraciste simplement en existant. Ce n’est donc pas tant que le sionisme soit du racisme. C’est que la judéité l’est ».

C’est donc à un antisémitisme déjà très violent de l’extrême droite, comme l’illustrent les tueries de Pittsburgh et de Powey, et d’attaques individuelles perpétrées par des Afro-Américains, comme à Monsey et à Jersey City, que celui de l’extrême gauche vient s’ajouter.

RADICALEMENT INSTAGRAMMABLE

Dans le contexte culturel et social américain actuel, où l’idéologie woke séduit en effet une grande partie de la jeunesse progressiste, cette vision du monde devient virale. Lorsque la top-modèle Bella Hadid, avec ses 42 millions de « followers », crie fièrement dans sa story Instagram : « Free Palestine, from the river to the sea » (« Libérez la Palestine de la rivière à la mer »), cette vision radicale et dangereuse est présentée de manière tellement glamour qu’elle devient virale et « mainstream » en quelques minutes.

Qui se soucie de savoir si ce qu’elle dit n’est rien d’autre qu’un appel clair à l’élimination de l’État d’Israël ? C’est beau, ça sonne bien, ça défend un peuple opprimé et cela donne donc à son public jeune, « progressiste » le sentiment de faire quelque chose de moralement supérieur en « likant » et en « partageant ».

Tout cela a des conséquences. C’est le moment de se rappeler les réserves d’Alexis de Tocqueville concernant la tyrannie de la majorité, car la portée des médias sociaux place désormais la « vérité » du côté du plus grand nombre ou du plus grand nombre de « likes ». Cela a des conséquences pour les modérés, qui ont maintenant tellement peur de la « cancel culture » qu’ils cachent souvent leurs opinions pro-israéliennes.

Cela a des conséquences pour les juifs qui font face à un déferlement de haine et de violence sans précédent. Nous voyons les premières images de juifs agressés à Los Angeles et à New York par des militants soi-disant pro-palestiniens. Cela a des conséquences sur le manque de solidarité face à ces agressions.

Les partisans du « le silence, c’est la violence » – ceux qui sont prompts à « dénoncer » toute personne jugée insuffisamment antiraciste, experts dans l’art de déterrer n’importe quel passage de livre poussiéreux – ont été remarquablement silencieux lorsqu’il s’est agi de déshumaniser et de traquer les juifs.

Cela a des conséquences, enfin, pour les responsables politiques. Prenons Bernie Sanders ou Elizabeth Warren, par exemple, tous deux sénateurs et ancien candidats à la présidentielle, qui au lieu de condamner rapidement et clairement l’antisémitisme qui s’est emparé du pays, préfèrent dénoncer « l’antisémitisme » ET « l’islamophobie » pour ne pas froisser leur base électorale. De là où nous nous trouvons, en France, tout cela semble douloureusement familier. Et les conséquences, nous ne les connaissons que trop bien.

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Par Simone Rodan-Benzaquen

marianne.net

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