Romain Gary : du Juif errant au Juif immanent, Albert Bensoussan

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Albert Bensoussan

Un jour, un de mes étudiants de l’université de Haute Bretagne vint me dire qu’il venait de lire Romain Gary et il me rapporta, en l’interprétant, cette phrase emblématique qui l’avait tant surpris : « Israël, c’est important pour les Juifs ! » En ce temps-là l’université française n’était guère aimable pour l’État d’Israël et promettait à l’antisémitisme rampant un bel avenir – ce que l’avenir confirma. Je faillis l’embrasser, car ce Breton qui n’avait rien de juif – contrairement aux Juifs en fuite de la France vichyssoise qui, pour se reconnaître, se disaient « bretons » − semblait, grâce à Gary, avoir compris, chez nous, Français et Juifs, notre attachement viscéral pour Israël. Ainsi Romain Gary, par la grâce de ses livres − et ici de La Vie devant soi, publié sous le pseudonyme d’Émile Ajar −, apportait, dans la tourmente, une pierre décisive dans la défense et illustration des Juifs. Mais son livre est aussi, par ce biais, le plus beau plaidoyer contre le racisme et ce qu’Albert Memmi a appelé « l’hétérophobie » (la haine de l’autre) : Juifs, Arabes et Noirs sont toujours mis dans le même panier confraternel. Quant aux premiers, précisément, le narrateur nous fait remarquer que

 les Juifs sont des gens comme les autres mais il ne faut pas leur en vouloir.

Ce qui rappelle Voltaire qui, parlant des Juifs dans son Dictionnaire philosophique, stigmatisait un « peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent », mais ajoutant : «  Il ne faut pourtant pas les brûler ». Dont acte − mais les nazis ne lisaient pas les « philosophes des Lumières » ! 

Dans La Vie devant soi, qui appartient à la dernière époque de l’écrivain, le mot Juif apparaît une centaine de fois et Israël une bonne dizaine. C’est le roman paradigmatique par excellence, la clé de toute son œuvre, inséparable du parcours tumultueux de cet homme né à Wilno (Vilnius) au cœur du judaïsme lituanien, et qui, grâce à sa mère qui savait flairer la catastrophe, échappa à la déportation (contrairement à son père et ses demi-frères) en émigrant en France, à ses yeux la Terre Promise – Glücklich wie Gott in Frankreich, que n’a-t-on parlé du bonheur divin d’être français… jusqu’à la rafle du Vel d’Hiv… et aujourd’hui les « incivilités » des Antifeujs ! En France où le bonheur était dans le pré, là, dans une irrésistible ascension qui devait tout à l’opiniâtre volonté de sa mère, le petit Roman sut, par son ralliement précoce à de Gaulle, devenir un héros de la 2ème Guerre mondiale et un compagnon de la Libération. Et puis, malgré l’ostracisme de la « carrière » vis-à-vis de ce Français de fraiche date, le voilà devenu un diplomate, autrement dit l’image de la France à l’international. Pas mal pour celui qui était né Roman Kacew, fils d’Arieh-Leib Kacew (« boucher » en  yiddish)  et de Mina Owczyńska, et qui, très tôt, modifia son identité, devenant Romain Gary de Kacew, puis Romain Gary, et aussi, après divers alias dont, en passeur de pays, il était coutumier (Fosco Sinibaldi ou Shatan Bogat), Émile Ajar, ce qui lui fit remporter, sans qu’il l’ait cherché, le prix Goncourt à deux reprises, cas unique dans les Lettres françaises. Mais tout cela cachait le Juif — le Juif errant, franchissant tant de frontières et parlant tant de langues, jusqu’à devenir ce « Juif immanent » − et l’on ne s’est pas caché de le dire et de lui mettre des bâtons dans les roues. Obsédé par la persécution, Roman Kacew signant Gary (« brûle », en russe) prendra le masque d’Ajar (« brasier », en russe), en nous renvoyant à son enfance ballottée de Wilno à Swieciany, de Koursk à Moscou − Lituanien, Polonais, Russe, et avant tout Yiddish du Judenland − et au feu dont brûlait sa mère, au feu de tous les brasiers qui détruisirent la belle civilisation humaniste de l’Europe du XXe siècle. Adieu la lumière − licht − chère à Goethe. À 14 ans Romain, ce  « bâtard juif russe, mâtiné de Tartare », ainsi qu’il aimait à se définir, débarque avec sa maman à Menton, avant de s’installer à Nice : il sera donc, définitivement, Français.

Mina et Roman

Toutes les photos de Romain Gary nous montrent un jeune homme, puis un homme mélancolique, taciturne et l’on n’en trouvera pas une seule où il sourit (sauf peut-être lorsqu’il joue avec Diego, le fils qu’il a eu avec Jean Seberg, sa seconde épouse). Les éditions Gallimard l’ont fait entrer en 2019 − et panthéonisé − dans la prestigieuse  Pléiade, avec tous ses romans et en prime un album qui fait défiler tous ses visages, tous semblables, tous bouleversants.

La Vie devant soi nous montre le terrible visage de l’existence lorsqu’elle est celle d’une vieille prostituée reconvertie dans l’accueil des enfants du « péché », auxquels elle évite le calvaire de l’Assistance publique. Et cette femme, Mme Rosa, est une Juive polonaise rescapée d’Auschwitz, obsédée par son arrestation au Vel d’hiv :

 Elle avait été saisie à l’improviste par la police française qui fournissait les Allemands et placée dans un Vélodrome pour Juifs

 Obsédée par la Shoah, cette rescapée a sous son lit un portrait d’Hitler qu’elle sort, quand elle a le cafard ou se sent menacée, et cela la soulage, sachant qu’il ne pourra plus lui faire de mal. Elle a recueilli, entre autres, deux enfants, l’un juif, Moïse, et l’autre arabe, Mohamed, qui préfère qu’on l’appelle Momo. Entre Momo et Rosa se noue une bouleversante histoire d’amour : elle est sa « mère » (la vraie, Aïcha, a été assassinée par son souteneur, qui est le père du petit) et il est son « fils » ;  un fils aimant qui, jusqu’au bout, l’accompagnera dans ses douleurs, ses délires et son agonie, comme jamais, sans doute, un fils n’a secouru de son amour sa mère. On retrouvera ces sentiments dans La Promesse de l’aube, l’autobiographie de l’auteur, et ce couple incroyablement soudé de Mina et Roman. C’est ce petit musulman qui aidera cette vieille Juive, qui a oublié les paroles, à réciter, à l’article de la mort, le Shema Israël, avec l’accent ashkénaze qu’on perçoit parfaitement dans la voix bouleversante de Simone Signoret – née Kaminker, d’un père juif polonais − dans le film qu’en a tiré le réalisateur israélien Moshé Mizrahi. C’est lui, Momo, qui, pour lui éviter l’épreuve ultime de l’hospitalisation, la descendra dans la cave, son « trou juif » : « C’est là que je viens me cacher quand j’ai peur », dit-elle, en ajoutant cette phrase, répétée ailleurs dans l’œuvre du romancier : « C’est pas nécessaire d’avoir des raisons pour avoir peur », ce pourquoi elle collectionne les faux-papiers « pour prouver qu’elle n’avait aucun rapport avec elle-même » ! – humour typiquement ashkénaze, et toujours grinçant. Là, elle a installé un petit autel où trône « un chandelier avec des branches juives » − où elle finira ses jours, en faisant croire au monde extérieur que ses parents sont venus la chercher pour la transporter en Israël. Car « pour les Juifs, Israël c’est quelque chose » : voilà la véritable phrase que voulait me citer feu mon étudiant Pierre-Marc Pagenault.

Juif russe mâtiné de tartare

Romain Gary n’a jamais pu chasser de son esprit l’horreur de la Shoah et de la persécution, mais puisqu’il ne peut s’en délivrer, alors il vit avec et en fait un motif tragicomique comme on en trouve peu dans l’histoire littéraire. Son coup de génie a été de créer le personnage de Gengis Cohn − de son vrai nom, Moïché Cohn, mais l’auteur, on le sait, se voulait aussi des racines tartares, se figurant même avoir eu pour géniteur véritable le grand acteur russe du cinéma muet Ivan Mosjoukine : fantasme récurrent.  Romain Gary, qui invente le roman picaresque hassidique avec La danse de Gengis Cohn, revisite la légende du Dibbouk − telle qu’elle fut dramatisée dans la pièce yiddish de Szymon Anski − et campe un ancien nazi « habité » par sa victime juive, un acteur comique qu’il a fait fusiller.

Une des blagues les plus grinçantes de ce bouffon juif :

Un jour, à Auschwitz, j’ai raconté une histoire tellement drôle à un autre détenu qu’il est mort de rire. C’était sans doute le seul Juif mort de rire à Auschwitz.

 Il y a donc ce couple improbable. Ils sont inséparables, et le nazi se voit contraint de satisfaire ce fantôme omniprésent et intérieur, lui préparant même son tcholent de Chabbat, ou un gefilte fish pour Hanoukka, car l’autre n’est pas « muet comme une carpe à la juive » − un bon mot comme en multiplie Gary. C’est pire, le dibbouk le fait parler en yiddish, et c’est d’une drôlerie extrême, d’où le caractère tragique et terrifiant de la Shoah ne ressort que plus fort. Le nazi ne peut se boucher les oreilles des cris entendus :

Je ne veux pas paraître antisémite, mais rien ne hurle comme une mère juive lorsqu’on tue ses enfants.

Voilà ce que fait remarquer son dibbouk. C’est aussi pourquoi il force son bourreau à chanter la célèbre yiddishe mamma ! Et tiens, comme on reparle ces temps-ci de la résurgence de l’antisémitisme en Allemagne, comment ne pas entendre cette phrase de Romain disant des jeunes Allemands d’aujourd’hui : « C’est à peine s’ils sont antisémites, d’ailleurs, et encore, uniquement par respect filial » ? Donc son Schatz, qu’il surnomme « petit trésor », Schatzchen, en allemand, s’exprime malgré lui en yiddish, et quand il a des soucis, il évoque ses tsourès, et parle de la houtzpa de son « visiteur » qui le nargue en se déculottant : Kisch mir in tokhès / « baise-moi le cul » ! Trop, c’est trop, il implore pitié, Arakhmonès, dit-il, désopilant et pitoyable, car il ne sait comment se libérer de cette hallucination, de ce Juif qu’il a « sur le dos » :

 Un Juif particulièrement mal intentionné, du genre qui ne pardonne pas… du genre… exterminé.

 Mais pourrait-il un jour s’en débarrasser ? Que non pas, c’est déjà fait, car il l’a déjà tué, exécuté, assassiné. C’est sans solution, culpabilité infinie. Au comble du désespoir, il a même pensé se rendre en Israël − la psychanalyse est une science juive, non ? − pour s’en purger, mais

 on ne peut tout de même pas demander aux psychanalystes israéliens de supprimer un Juif pour soulager un Allemand !

 Ce ton grinçant, cet humour implacable, féroce, disons même désespéré, nous fait rire, certes, mais en nous tordant la bouche, dans une atroce grimace. Surtout quand le dibbouk contraint ce tortionnaire nazi qui a tant de victimes à son actif, à réciter le kaddish. D’ailleurs, Gary se proposait initialement d’intituler son roman Kaddish pour un comique juif.

Lorsque Romain Gary se rendit à Auschwitz en 1966 avec Jean Seberg, il déclara, de retour du cauchemar :

 Les Juifs étaient la couleur de Varsovie. On les voyait partout. Maintenant, c’est leur absence qui frappe.

Est-ce pour cela qu’il les rend si présents dans son œuvre ? Revancharde, donc. Disons plutôt réparatrice. Une mehila de Grand Pardon, une techouva. Lui, l’enfant du ghetto, qui a tant fait pour s’en sortir, ne s’en est jamais remis. Pourquoi tant de haine ? Ce néant de la détestation, du racisme, de l’antisémitisme. D’où la question récurrente posée dans La Vie devant soi est : « Est-ce qu’on peut vivre sans amour » ? Est-ce pour cela, finalement, qu’il s’est tiré une balle dans la tête à l’âge de soixante-six ans ? Comme tant de victimes directes ou indirectes de la Shoah : Primo Levi, Jean Améry, Stefan Zweig, Walter Benjamin, Bruno Bettelheim… C’est ce que dit, justement, Nancy Huston dans son Tombeau de Romain Gary (Actes Sud, 1995) où, l’apostrophant post-mortem elle écrit : « Malgré tous tes efforts pour assumer ce Mal, tu ne parviens jamais à surmonter la culpabilité qu’il y a à appartenir à la même espèce que les nazis ». Les mots qui viennent naturellement à l’esprit lorsqu’on pense à Romain Gary sont : angoisse, peur, solitude et rage. Et, récurrente dans son œuvre, cette obsession du « trou juif » où il faut se cacher, où l’on doit mourir.

Certains diront − certains ont dit − que la dimension juive, toujours évidente et prégnante, de cette œuvre est « réductrice », comme on l’a dit aussi de Kafka, ou d’Albert Cohen. À quoi l’on rétorquera par un khokhmé − Romain Gary désignait ainsi le bon mot, le trait d’esprit der Witz cher à Freud −, une réplique digne de ce maître en autodérision : Roman Kacew était circoncis ! Adressons-lui donc, dans la graphie yiddish qu’il affectionnait, un vibrant Mazltov !

Avroum Bar Shoshan

(Albert Bensoussan)

2 commentaires

  1. Claude Kayat écrit:
    Bouleversé par ce témoignage bouleversant à propos d’un auteur tragiquement drôle.

    1. Avoir le courage de ses opinions, garder une forme d’humour car sans humour il n’y a pas d’amour. Merci de nous rappeler qui nous étions, qui nous sommes et qui nous serons.

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