En France, la radicalisation islamiste prend souvent sa source dans la délinquance

Posted by

Tarik Yildiz

FIGAROVOX/TRIBUNE – À l’occasion de la sortie de son livre, «De la fatigue d’être soi au prêt-à-croire», sur la radicalisation islamiste en France, le sociologue Tarik Yildiz évoque les sources de cette violence, qui, selon lui, sont en grande partie liées à la délinquance. Il tente d’apporter des solutions face à ce phénomène, contre lequel, les pouvoirs publics peinent à lutter.Par Victor RouartPublié hier à 17:39, mis à jour hier à 17:39

Tarik Yildiz est sociologue et auteur. Il a notamment publié De la fatigue d’être soi au prêt-à-croire. Lutter contre la délinquance pour combattre le radicalisme islamiste(Éditions du Puits de Roulle).

FIGAROVOX.-Les attentats de 2015 ont mis en exergue un phénomène de radicalisation islamiste qui semblait exister depuis de nombreuses années. Comment ce phénomène est-il apparu en France?about:blankhttps://acdn.adnxs.com/dmp/async_usersync.html

Tarik YILDIZ.-En réalité ce phénomène de radicalisation, qui s’est amplifié notamment en raison du contexte international (conflits en Syrie et en Irak) est à l’œuvre depuis bien avant 2015. Ce processus a des sources diverses. Aux facteurs classiques et fréquemment avancés (conditions socio-économiques) s’ajoutent des dimensions sur lesquelles l’État n’a que peu de prise comme le fond culturel et religieux, ou la déstructuration familiale.

En revanche, d’autres éléments que les pouvoirs publics ont davantage les moyens de maîtriser, sont à l’œuvre: le vide idéologique, le déficit d’autorité et le manque d’instruction. En analysant les parcours des individus radicalisés, nous pouvons nous rendre compte qu’une haine latente de ce qui représente la France, l’État préexistait au passage à l’acte. Il s’agit souvent de jeunes français nés en France qui méprisent un État jugé faible, qui ne sait pas se faire respecter.

Le processus de radicalisation évolue généralement dans un contexte identitaire complexe chez des individus qui testent les limites de la société: les parcours sont très souvent ponctués d’actes de délinquances, pas toujours condamnés. Lorsqu’ils le sont, la «punition» n’est pas rédhibitoire et ils poursuivent sur cette pente glissante jusqu’à combler le vide idéologique et d’autorité en épousant une forme de religion jusqu’au boutiste.

Ces jeunes qui n’étaient pas, contrairement à une idée reçue, «entre deux cultures», entrent dans une forme de religion qui leur permet une réhabilitation: elle représente une force qui sait répondre à toutes leurs interrogations dans un monde où la liberté individuelle rend si «fatiguant d’être soi».

Elle distingue clairement le licite de l’illicite, en allant jusqu’au moindre détail de la vie quotidienne (comme je l’évoque dans mon dernier essai, jusqu’à savoir s’ils ont le droit de consommer du fromage «caprice des Dieux»). Ils apprennent une nouvelle langue, font connaissance avec une forme de discipline en priant régulièrement, en se levant tôt, en apprenant des textes par cœur… Ils jouissent alors d’un prestige auprès de leur entourage.Ils méprisent la faiblesse de l’État et seule la religion leur apparaît digne d’intérêt, comme un moyen de se racheter d’abord vis-à-vis d’eux-mêmes.

Ils trouvent là le cadre que la société n’a pas su leur donner par manque d’autorité, de discipline, de limites posées après des actes délictueux. Ils méprisent la faiblesse de l’État et seule la religion leur apparaît digne d’intérêt, comme un moyen de se racheter d’abord vis-à-vis d’eux-mêmes. Tous ne vont pas jusqu’au djihadisme, mais ils ont le souhait de développer une forme de contre-société, plus pure, loin des «déviances mécréantes» et la traduction est parfois violente.

Existe-il une «spécificité française» dans le processus de radicalisation?

Le radicalisme est un phénomène mondial lié aux facteurs précités, notamment le contexte culturel et religieux. Au-delà de la dimension endogène à une certaine forme de religieux, il existe une dimension exogène. Cependant, il existe effectivement une spécificité française lorsque l’on analyse les statistiques disponibles: la France est par exemple l’un des pays à majorité non musulmane qui a le plus alimenté le jihadisme sur les fronts syrien et irakien. Plusieurs facteurs peuvent être avancés pour expliquer cette spécificité mais pour moi, les plus importants résidents dans le déclin du rôle de l’école qui ne parvient pas à affranchir les élèves de leur condition et la prise en charge très difficile de la délinquance en France.

À LIRE AUSSI :«Charte des principes» de l’islam: un réel progrès ou une simple déclaration sans effet?

Pour illustration Mohammed Merah, auteur des tueries de Toulouse et Montauban en mars 2012, a commis de nombreux délits avant son processus de radicalisation. Dès l’âge de 14 ans, il agresse une assistante sociale. Les années suivantes, il agresse des membres de sa famille dont sa mère, il est arrêté pour avoir jeté des pierres sur un autobus, frappe des éducateurs, vole des téléphones portables et une moto… Il a été condamné quatorze fois au total pour des actes similaires.

Autre exemple: Ismaël Omar Mostefaï, terroriste qui a participé à la tuerie du Bataclan en novembre 2015. Lui aussi connaît la petite délinquance dans son parcours: il est condamné huit fois entre 2004 et 2010, sans jamais être incarcéré. Violence volontaire avec usage ou menace d’armes, vol et violence en réunion, vol par effraction, achat de stupéfiants, contrefaçon de chèque: ses condamnations n’illustrent qu’une partie de ses activités déviantes.

Chérif Chekatt, qui a perpétré, en décembre 2018, l’attentat du marché de Noël de Strasbourg, présente également une biographie ponctuée par la délinquance. Dès l’adolescence apparaissent de premiers vols (vélos, clés). Au total, il est condamné 27 fois pour des faits de droit commun, basculant de la petite délinquance à des actes plus sérieux au fil des années.

Il ne s’agit que d’exemples de cas médiatisés mais ce lien avec la délinquance est quasi systématique dans les parcours des radicalisés même si ces derniers ne sont pas toujours condamnés, ce qui explique que les statistiques ne pointent que peu les liens entre délinquance et radicalisme, pourtant bien réels.Les pouvoirs publics devraient permettre une application systématique des peines, construire des prisons et diversifier le recrutement des magistrats.

La prise en charge de ces délinquants n’est jamais satisfaisante: les actes sont sans véritables conséquences, les limites ne sont pas posées, et lorsque l’incarcération est décidée elle ne permet pas de réhabilitation (conditions déplorables, remises automatiques, pas de discipline imposée…).

Si dès le premier acte de délinquance, ces individus avaient été pris en charge avec fermeté, auraient-ils commis ces actes? Difficile à affirmer avec certitude, mais pour moi, il existe là une opportunité pour enrayer cet engrenage.

Beaucoup de ces individus ont été condamnés plusieurs fois sans faire de prison ou peu. Comment expliquer cette réponse pénale?

Il s’agit d’un problème plus large du traitement de la délinquance en France. Lorsque les délinquants sont arrêtés, ce qui est loin d’être systématique, certains magistrats évitent de les condamner à de la prison ferme pour différentes raisons.

Il existe d’abord des raisons idéologiques: de multiples circonstances atténuantes viennent adoucir le jugement. Certaines populations sont perçues comme des victimes éternelles, moins responsables que les autres du fait de leur parcours. Certains juges pensent donc faire le bien en se montrant particulièrement compréhensif, ce qui ne fait qu’enfoncer ces jeunes en manque de repères.

À LIRE AUSSI :«Il faut lutter contre la radicalisation dans le monde du sport»

D’autres raisons, plus légitimes, sont liées à l’état désastreux des prisons en France. À juste titre certains juges considèrent qu’un séjour en prison ne ferait qu’aggraver la situation (effet réel d’école du crime). Cependant, au lieu de s’installer dans ce contournement, les pouvoirs publics devraient permettre une application systématique des peines (en conditionnant les remises à la bonne conduite, à des formations suivies etc.), construire des places de prison et diversifier le recrutement des magistrats.

L’assassinat de Samuel Paty et les menaces à l’encontre de Didier Lemaire , le professeur de philosophie de Trappes, montrent que l’école est également impactée par cette violence. Est-il encore possible dans certaines zones sensibles d’enseigner les valeurs de la République. L’école peut-elle être encore un rempart?

L’école ne peut être un rempart que si elle assume sa vocation: permettre à chaque individu de s’affranchir de sa condition par la connaissance. Je suis persuadé que les valeurs de la République s’enseignent davantage en faisant lire nos auteurs classiques de manière assidue qu’en imposant des heures d’instruction civique.

L’école doit permettre, en particulier pour les élèves les plus modestes qui sont les plus touchés, un accès à la culture classique, exigeante. L’école est encore (parfois) un rempart, mais elle devrait l’être partout en ne tergiversant jamais sur sa volonté de tirer les élèves vers le haut, en n’acceptant pas de baisser le niveau d’exigence en remplaçant Rousseau par des textes médiocres de certains rappeurs. La solution ne passera que par l’école.

La polémique récente sur Frédérique Vidal, la ministre de l’enseignement supérieur, semble indiquer que l’université n’est pas épargnée par les idéologies en rupture avec les valeurs de la république. En tant qu’universitaire avez-vous constaté ou été confronté à une forme de radicalité?

Je suis très attaché à la liberté du monde de la recherche. Pour moi, l’important est de veiller à la diversité des recherches, d’éviter l’entre-soi qui radicalise et peut rapidement exclure tous ceux qui ne sont pas sur la même «ligne». Le monde de l’université n’est finalement pas imperméable aux courants qui traversent la société.Laisser entrer l’État dans le débat théologique n’est ni souhaitable ni utile, bien au contraire : la radicalisation prospère en dehors du cadre institutionnel.

Le projet de loi sur le séparatisme vous semble-t-il aller dans le bon sens? Selon vous, les politiques ont-ils pris la mesure de la menace?

Certaines dispositions vont dans le bon sens. Néanmoins, comme évoqué plus haut, les problèmes de fond ne seront pas traités sans s’attaquer au traitement de la délinquance (réponse ferme à chaque acte délictueux) et au niveau d’exigence à l’école. Les politiques se trompent trop souvent de cibles en pensant qu’il s’agit d’une simple question d’organisation du culte ou d’influences étrangères. En réalité il existe des causes profondes qui nécessitent une prise en charge d‘envergure.

Les réseaux sociaux sont aussi un vecteur de violence. Comment lutter contre la radicalisation sur internet?

En appliquant la loi! Que ce soit sur internet ou ailleurs, la loi doit s’appliquer avec force. Notre maladie française est de générer de nouvelles normes et des lois alors que les outils existent.

Des solutions sont souvent évoquées pour lutter contre la radicalisation depuis des années, vous en proposez. Pourquoi sont-elles si compliquées à mettre en place? La république peut-elle se relever de ces déchirures?

On se trompe malheureusement bien souvent de cible ou on s’attaque à des combats perdus d’avance. Par exemple, on a longtemps fantasmé un islam gallican sur le modèle napoléonien. Jusqu’à présent, les idées de labelliser des imams, de faire signer une charte aux représentants des cultes procèdent de cette logique.

Hors, laisser entrer l’État dans le débat théologique n’est ni souhaitable ni utile, bien au contraire: le processus de radicalisation prospère en dehors du cadre institutionnel, un imam labellisé sera immédiatement désavoué.

Les choses sont compliquées à mettre en place car on ne s’intéresse qu’à la partie émergée de l’iceberg. En réalité, il est indispensable de casser les logiques sous-jacentes: faire en sorte que certains jeunes ne soient plus sensibles à cette forme de prêt-à-croire et aux discours haineux en faisant mieux respecter l’État (réponse ferme à chaque acte de délinquance, formations obligatoires en prison, fin des remises automatiques, fluidification du système judiciaire par le recrutement de nouveaux profils de juges….) et en renforçant l’exigence éducative (imposer une plus forte discipline en punissant et en isolant les élèves perturbateurs, privilégier la culture classique en classe, imposer la lecture des grands auteurs français avec plus de force pour donner les mêmes chances à tous). Il s’agit là d’un défi d’envergure, condition pour préserver la cohésion nationale.

lefigaro.fr

Laisser un commentaire