Dibbouk, Zydek et petit Juif, par Albert Bensoussan

Publié par

Albert Bensoussan

Dibbouk, Zydek et petit Juif

Avons-nous quelque gage d’immortalité ? Qui peut le dire sur une terre qui tourne comme un toton et pas toujours équilibré, alors que la fuite du temps ne peut déboucher que sur sa fin, et après : Quoi ? Parlons plutôt de permanence, qui est désir humain d’immortalité. Ou de mémoire. Le judaïsme diasporique, dans quelque espoir désespéré, a inventé le mythe du Dibbouk, qui fait que les morts ne sont pas morts, et qu’ils survivent désespérément, et voilà qu’il retient, aujourd’hui, notre attention, alors que paraît, terriblement beau et poignant, le roman d’Irène Kaufer, Dibbouks (éditions de l’Antilope, 2021, 224 p., 18€).

Il faut remonter bien loin au Moyen âge pour trouver trace de cette croyance populaire juive, peut-être inspirée de la Kabbale, livre de mystiques et de magie Le dibbouk est un esprit, l’âme d’un défunt, qui vient hanter un vivant avec qui il a eu quelque rapport ou quelque différend, s’introduire en lui, agir et parler par lui. En hébreu le mot dibbouk דיבוק signifie ce qui se joint, s’unit et colle, et dont on ne peut se défaire ; davak דבק représente la pâte gélatineuse, la glu.  Et donc le dibbouk, c’est ce qui vous colle à la peau, comme une seconde peau, induisant la duplication de l’être. Mais aussi, le dibbouk, d’une certaine façon, en s’introduisant chez l’autre, est en quête de revanche et de réparation. C’était naguère un esprit plutôt maléfique, car il s’agissait toujours d’un compte à régler et les rabbins étaient capables de l’exorciser. Ni plus ni moins que les curés exorcisant, autrefois, les « possédés » La plus célèbre représentation de ce phénomène a inspiré en 1919 à l’écrivain polonais Shloyme Anski (né Rappoport, à Varsovie) la pièce Le Dibbouk, chef d’œuvre de la littérature yiddish, représentée régulièrement (en 1970, à Tours, Guy Suarès la remit en selle et en scène) et portée à l’écran en 1938 par Michal Waszynski, un Juif ukrainien.  Kafka, dont le meilleur ami était Jizchak Löwy, né à Varsovie, un acteur du théâtre yiddish de Lviv/ Lwów/Lemberg (au fil de l’histoire) et de Prague, dont il parle tant dans son Journal, et qui a disparu, comme toute sa famille, à Treblinka, l’avait sans doute vue et admirée. Le vertige « dibboukien », qui fait qu’on ne sait plus si l’on parle par soi-même ou si l’on est le ventriloque de quelqu’un d’autre, est l’un des traits des personnages de Kafka dont l’œuvre est un constant cauchemar sur lequel l’homme – le je qui parle – n’a guère de prise. « N’aie pas peur, maman, je suis là », s’écrie Gregor Samsa, alors que, métamorphosé en cafard géant, il vient de provoquer l’évanouissement de sa mère − la scène est interprétée comme comique par Milan Kundera.

Tout comme comique est le constant dialogue du dibbouk dans La danse de Gengis Kohn, ce chef d’œuvre de Romain Gary, où un officier nazi, après la guerre, est possédé par l’âme de celui qu’il a exécuté, et se voit contraint, malgré qu’il en ait, de parler yiddish et de suivre tous les rites de la halakha, en respectant la cacheroute : son dibbouk le force même à réciter le kaddish pour toutes les âmes errantes dont il fut le fauteur. Irène Kaufer, qui a bien lu Gary, parle joliment de « squatter le corps d’un nazi ». Mais parler des diverses représentations théâtrales, romanesques ou cinématographiques du Dibbouk prendrait bien trop de place, alors que notre objet est de parler d’Irène Kaufer, qui rassemble ici toutes les cartes du guilgoul hanechamot ou transmigration des âmes pour nous livrer un étonnant récit où le moi identitaire se perd au dédale des frontières, au carrefour des persécutions, au traficc des passeports, au labyrinthe de l’âme.

Irène Kaufer, née à Cracovie de parents survivants de la Shoah – à qui, d’ailleurs, ce récit est dédié : Erna et Samek −, est une écrivaine rebelle, militante et combattante : contre la discrimination et la violence  faite aux femmes, et ici contre le massacre de la mémoire dont on voit chaque jour le résultat aussi désastreux que sanglant :

Des écoles juives sous protection policière, des Juifs assassinés parce que juifs, des néonazis défilant dans des rues d’Europe. Tu vois, m’aurait dit ma mère, le pire est en train d’arriver.

 Les paroles d’une chanson de Kosma (juif hongrois, certes) flottent dans notre tête : « Tu vois, je n’ai pas oublié… » (Les feuilles mortes, de Prévert et Kosma). C’est ce que se répète la narratrice : « Moi, je ne devais jamais l’oublier ». Et bien sûr, l’image récurrente de son père et la mémoire des camps, ainsi que les avatars des survivants et de leur progéniture, occupent la place majeure de ce récit. À travers la vidéo de la douloureuse interview d’un rescapé :

Sur la vidéo, on voit mon père mimer la dernière image qu’il a de sa femme et de leur petite fille, juste avant qu’elles ne disparaissent à jamais : les bras repliés, comme s’il la berçait. Il s’arrête un moment, puis il dit à l’intervieweur : Vous savez, Monsieur, j’ai pris un calmant avant de parler, parce que chaque fois que j’y pense il y a les larmes qui montent là. Il montre sa gorge. Les larmes n’iront pas plus loin.

La photo de ce père est glissée entre les pages du livre. Cette petite fille est la demi-sœur de la narratrice, et c’est elle, qu’obsédée par le souvenir projeté par son père, elle va chercher partout et jusqu’à Montréal où elle croit la trouver.  Cette Mariette, devenue catholique, et qui s’appelait à Cracovie Zofja. Mais est-ce elle, est-elle vivante ? Mariette n’est-elle pas plutôt habitée par le dibbouk de Zofja ? Mais aussi entre les deux sœurs (demi-sœurs) laquelle est le dibbouk de l’autre ? « Un dibbouk dans un autre dibbouk », s’écrie-t-elle en imaginant « un genre de poupées russes ». Et c’est ce qui explique le titre au pluriel de ce récit : « Dibbouks ».

 Le point de départ, né de ce désir fou de ne pas oublier, est donc la quête de l’autre, la disparue. « Aussi fou que paraisse ce projet, je devais la retrouver. Pour lui rendre son âme. Et tenter ainsi de récupérer la mienne », s’écrie la narratrice. Il s’agit bien là, comme toujours, de réparation, et de revanche sur Auschwitz, comme l’explique ce personnage haut en couleurs appelé ici la « psychorabbine » (une définition qui plairait à Delphine Horvilleur) :

Il y a des morts… qui sont mal morts, qui n’ont pas réussi à franchir les portes bien gardées de l’autre monde, des morts errants en quelque sorte. Faute de tombe, ils vont s’incruster dans le corps des vivants ; et tant qu’ils n’ont pas obtenu réparation de tout ce qu’ils ont subi… ils ne trouveront pas le repos.

 Nous avons alors un roman en forme de road movie, toujours régenté par le nomadisme juif et l’histoire de la diaspora, avec tous ces discriminés en mouvement, du moins ceux qui échappèrent au génocide de la Shoah (ou les dibbouks des disparus). Et qui en resteront à jamais marqués.

Un jour au camp mon père racontait souvent ces histoires à table – un jour j’ai pensé tout haut : je me demande ce que sont devenues ma femme et ma fille ! Un type en face de moi m’a dit alors : ce qu’elles sont devenues ? Mais du savon, probablement, comme tout le monde.

Romain Gary évoque, sur le monde bouffon et grinçant qu’il affectionne, cet horrifiant destin : je ne me lave jamais avec du savon dit son nazi dibbouké, car « on ne sait jamais qui est dedans » ! … Mais le récit d’Irène Kaufer se sauve – sans nous sauver − de l’horreur par la drôlerie, une forme d’humour qu’on qualifiera volontiers d’humour juif ashkénaze, moins grinçant toutefois que celui de Gary, plus féminin en somme, émoussé et rieur, malgré tout.

Comme de revisiter l’histoire du conflit israélo-palestinien : 

 L’idée qu’Israël n’était au fond qu’un dibbouk comme bien d’autres ouvrait des perspectives vertigineuses, renvoyant les accords d’Oslo à une séance d’exorcisme raté.

Ou encore, ce petit coup de griffe à l’égard de ceux qu’on appellera les haredim :

Son père était croyant et pratiquant, mais il s’habillait normalement, il avait l’air d’un être humain… lui qui détestait les Juifs orthodoxes, les « schwartze », les « noirs », comme il les appelait.

Et puisqu’on parle de langage et de mise à l’index, Irène Kaufer nous livre sa définition : « Quoi de plus juif que de mettre les maux en mots ! » Lacan aurait aimé. Au passage, elle nous livre une définition du Juif, à partir de la lecture de l’essai si controversé de Shlomo Sand, Comment j’ai cessé d’être juif (qui a pu faire les délices d’une certaine « gauche »), où ce dernier analyse l’attitude du poète polonais Julian Tuwim (mentionné dans la bibliographie de l’autrice) se déclarant juif « à cause du sang », et, passant par-dessus l’idée de sang accolé à l’idée de race, elle écrit qu’on est juif aussi « à cause du sang versé ». Établissant ainsi cette gigantesque diversité qui peuple le pays d’Israël, où tous sont juifs sous des couleurs différentes parce que tous réunis sous la même persécution, le même rejet. C’est pourquoi la mère de la narratrice lui dit : « On nous détestera tant qu’il existera des Juifs », à quoi, son père ajoute en enfonçant le clou : « Et même après ». Mais c’est pour tout aussitôt ajouter – ce qui est le leitmotiv de ce livre  :

Pourtant, il ne cessait de revendiquer cette identité maudite et de me répéter que moi, je ne devais jamais l’oublier.

De fait, le récit très largement autobiographique d’Irène Kaufer, qui a recueilli les témoignages pour la fondation Spielberg d’Erna Briefel et de Stefan Kaufer, est nourri de lectures essentielles telles que Philippe Sands, Retour à LembergI, Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra ou d’Élie Buzyn, Ce que je voudrais transmettre, sans oublier La liste de Schindler, le plus bouleversant témoignage sur les Juifs du ghetto de Cracovie, dont les survivants majeurs de ce récit. Défilent alors les camps d’internement et de concentration, les atrocités de la Shoah et ce cauchemar de ceux qui ont suivi et survécu et qui, comme l’auteure de ce poignant récit, ressentent « toujours ce besoin de se trouver près de la sortie ». Malgré les faux papiers d’identité qui font d’Ernestyna une Maria Galata (engloutissant tous ses zlotys pour ce faire), de Shmuel un Samek ou de Sofja une Mariette, avec tous ces « P’tits papiers » dont parlait Gainsbourg par la voix de Régine (Regina Zylberberg), et ces multiples faces – panim en hébreu désigne, mais au pluriel, le visage – dont Roman Kacew s’affubla sous les masques de Romain Gary et d’Émile Ajar, et qui justifient, finalement, cette multiplication des dibbouks comme autant de Golems, qui, au regard d’Irène Kaufer, justifient qu’on révèle au grand jour la souffrance de ceux qui, pour survivre, durent changer de visage, d’identité et de moi pour se glisser, sans crainte, dans la société des hommes, ou de ceux prétendus tels, indignes assurément d’être ce que le yiddish appelle des mensch. La haine des Juifs est-elle donc une réalité universelle ? Plutôt un cauchemar, nous dit ici Irène Kaufer dont la conclusion tient en cette directive: « Laisser une trace ». Comme un de ces cailloux dont parlait Régine Robin (née Rivka Ajzersztejn) dans L’immense Fatigue des pierres, et Steven Spielberg dans l’ultime séquence de son Schindler, et qu’on dépose sur nos pierres tombales.

Photo Déborah Ben Soussan

Mais c’est Julian Tuwim, le poète de Łódź, l’auteur de My, Żydzi polscy (Nous, les Juifs polonais), qui aura  ici le dernier mot dans son poème « Zydek, le petit Juif » :

Vêtu de haillons, dans ma cour chante et danse

Un petit garçon fou, un juif en errance.

Les hommes l’ont chassé, et sa tête tangue

Les siècles et l’exil ont brouillé sa langue.

Mais par chance, s’il est vrai que, comme elle le dit, pour les Juifs tout est question de chance, Irène Kaufer,  la Polono-Belge, dans ce livre troublant, poignant et lumineux, parle clair.

Avroum Bar Shoshan

Un commentaire

  1. Claude Kayat écrit : Personne ne parle mieux qu’Avroum du judaïsme martyrisé, tout comme du judaïsme rieur. Du rire jaune, bien sûr, comme l’étoile.

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