Pierre Lurçat : “Jabotinsky était profondément attaché à la tradition d’Israël”

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Première partie de l’interview : ici

  1. Le Mapaï, le parti travailliste a proposé  une version « laïque » et socialiste du Sionisme. Jabotinsky la critique en la comparant au Shaatnez. Comment l’expliquer ?

Jabotinsky a consacré beaucoup d’efforts à réfuter toute conception du sionisme l’associant à une autre idéologie, socialiste notamment. Rappelons qu’à son époque, de nombreux militants et dirigeants sionistes se considéraient à la fois comme sionistes et marxistes ou communistes. C’est cela que Jabotinsky désigne comme le shaatnez, ou mélange proscrit de laine et de lin. Il lui oppose sa vision d’un sionisme moniste, expliquant qu’on ne peut servir “deux autels” à la fois. Cette critique demeure d’actualité, si l’on pense par exemple à ceux qui prétendent aujourd’hui concilier le sionisme avec d’autres idéologies ou exigences politiques, comme celles d’un hypothétique “droit international” (largement politisé) et s’opposent ainsi à la Loi sur ‘Israël Etat-nation du peuple Juif’, laquelle ne fait qu’énoncer un principe de base du sionisme. C’est notamment le cas de la Cour suprême, instance qui fait systématiquement passer les exigences du sionisme au second plan. En réalité, derrière la critique du sionisme socialiste et du “Shaatnez” qu’il représente aux yeux de Jabotinsky, c’est une critique plus essentielle encore qui pointe, celle de l’assimilation et de la dilution du caractère national juif.

  • Avec le recul, le passage par une idéologie « étrangère » était-il un mal nécessaire ?, Ou le peuple juif revenant d’Exil aurait-il pu s’en passer ?  

Cette question est complexe, car on ne peut évidemment réécrire l’histoire. Il semble effectivement que le sionisme politique, en tant que mouvement de rébellion contre l’acceptation de l’exil, a souvent dû s’aider d’idées étrangères. Ce n’est pas un hasard, à cet égard, si les plus grands théoriciens du sionisme politique ont souvent trouvé une oreille souvent plus attentive chez des non-Juifs, comme le révérend Hechler pour Herzl, ou le colonel Patterson (commandant de la Légion juive, dont Yoni Nétanyahou portait le prénom) pour Jabotinsky. Peu de théoriciens du sionisme avaient la profondeur de vue nécessaire pour développer une vision sioniste moniste. Mais on peut aussi voir les choses différemment, en considérant qu’il est quasi-miraculeux que des militants socialistes aient mis au premier plan leur engagement sioniste, quitte à laisser tomber le drapeau rouge pour ne garder que l’étendard de Sion (c’est le reproche que faisait Zeev Sternhell au sionisme travailliste).

Le colonel Patterson

  • En va-t-il de même pour la pensée du jeune Jabotinsky qui chemine un temps avec les socialistes ?- Quelle influence ? Quels moments de rupture radicale ?

En réalité, si Jabotinsky a été brièvement séduit par le socialisme (et aussi par le pacifisme) dans sa jeunesse, c’était avant de devenir sioniste. D’emblée, son engagement sioniste est moniste, c’est-à-dire dénué de toute influence extérieure, de tout “shaatnez”. Quant à sa rupture avec le socialisme, elle tient à l’expérience “rouge” en Russie soviétique, dont il a saisi immédiatement la barbarie. C’est pourquoi il a tenté par la suite d’élaborer une conception sociale et économique qui se distingue à la fois de la “barbarie socialiste” et de la “sauvagerie capitaliste”.

  • En s’appuyant sur la Bible, Jabotinsky devient-il le premier (voire le seul ?) penseur politique juif ?

Je n’irai pas jusqu’à dire cela, malgré toute mon admiration pour sa pensée. Disons qu’il a été un des plus lucides! Ce qui caractérise la pensée politique de Jabotinsky, c’est le fait qu’elle est à la fois profondément juive, tout en restant purement politique. A cet égard, il se distingue du rabbin Kook, auquel il vouait une profonde admiration, ou d’un Ahad Aham auquel il s’opposait. La pensée du Retour du rav Kook est en effet au-delà du politique (sa tentative d’avoir une action politique s’est soldée par un échec). Quant à Ahad Aham, qui reproche à Herzl de ne pas être “suffisamment juif” (reproche erroné qui subsiste jusqu’à nos jours), il a développé une théorie du sionisme culturel qui est bien en deçà du sionisme politique, en renonçant en fait à la nécessité d’un État juif (à l’instar de Martin Buber, que Jabotinsky a farouchement combattu).

  • Comparativement, que dit Herzl en matière de programme politique, hormis le Retour ?

Herzl n’est pas seulement le Visionnaire de l’État, qui a œuvré sans relâche et donné sa vie au projet sioniste. Il est aussi l’auteur de deux ouvrages programmatiques, qui décrivent tous les deux le futur Etat juif avec une prescience prophétique. Le premier est L’État juif (Der Judenstaat) et le second est son roman Altneuland. Il faut les relire pour mesurer la vision prophétique de Benjamin Zeev Herzl. Sa description contient non seulement la vision du Retour, mais aussi la description précise de la future société israélienne, entrant dans d’innombrables détails qui se sont pour la plupart avérés exacts… La postérité a souvent été injuste avec ces deux livres en s’attachant aux quelques points sur lesquels Herzl a été démenti (comme lorsqu’il écrit qu’il faudra laisser les militaires dans leurs casernes… ) au lieu de voir l’essentiel. Les Juifs ne sont pas tendres avec leurs plus grands dirigeants, depuis Moïse jusqu’à Herzl.

Si l’on compare la vision de Jabotinsky à celle de Herzl – dont il s’est toujours considéré comme le continuateur – on constate que le premier a ajouté un étage au sionisme herzlien, celui de la dimension militaire absente chez Herzl. Le souci de justice sociale est par contre présent chez les deux théoriciens, même si Jabotinsky fonde sa conception sociale presque entièrement sur la Bible, ce qui confère au présent livre (La Rédemption sociale) son caractère tout à fait original et novateur.

  • Jabotinsky : Comment définir son rapport personnel, spirituel ou « purement idéologique » ( ?) à la Bible ? 

Cette question, passionnante, est essentielle à la compréhension de la conception sioniste de Jabotinsky. J’ai moi-même longtemps cru que le rapport de Jabotinsky à la Bible était purement ‘utilitaire’, en y voyant un document fondateur qui aurait préservé l’unité de la nation juive au cours de son exil interminable… Mais j’ai découvert récemment des textes de Jabotinsky qui montrent son profond attachement à la tradition, pour des raisons qui vont bien au-delà d’un pur intérêt idéologique. Jabotinsky était pétri de la lecture de la Bible et des autres grands textes du judaïsme. Il était un Juif passionné et très loin de l’image du laïc “pur et dur” qui lui colle à la peau (sans être pour autant pratiquant). J’ajoute que ce sujet est celui d’un prochain livre sur lequel je travaille actuellement.

Pour résumer, on pourrait dire que la relation de Jabotinsky à la tradition évite deux attitudes très répandues au sein du monde juif. La première consiste à sanctifier le texte biblique et ses héros, en faisant d’eux des Saints et non des hommes. La seconde s’emploie au contraire à profaner tout ce qui est sacré, (par exemple en affirmant que le Roi David était homosexuel…) Rejetant à la fois ces deux attitudes, Jabotinsky exprime son profond respect pour la tradition, tout en se considérant totalement libre de rejeter les interprétations traditionnelles, par exemple dans la description très peu orthodoxe qu’il fait du personnage de Samson, dans son livre éponyme.

Pierre Lurçat

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