Guerre d’Israël contre le Hamas :
Respirer avec Mark Rothko[1] ?
Par Jean-Marc Alcalay
Respirer ! Respirer !
Je voulais simplement respirer un peu. Depuis le 7 octobre, trop de massacres, trop de morts juifs israéliens et d’autres nationalités, trop d’horreurs, trop de complaisances avec le Hamas de la part de ces médias qui demandent des comptes à la démocratie israélienne sans rien exiger de cette armée de terroristes. Trop de prises de positions politiques qui vont à l’encontre des intérêts du monde libre, trop de silences de l’ONU sans condamnation aucune du Hamas pourtant criminel contre l’humanité et aucune condamnation de leurs dirigeants politiques en cols blancs, et c’est comme si on les blanchissait déjà de tous les crimes de leur branche armée. Trop de respect du Qatar, ce minuscule royaume qui soutient, alimente, arme et protège les terroristes tout en se plaçant comme médiateur pervers, mais incontournable dans la libération des otages. Trop de craintes occidentales envers l’Iran qui a commandé ces meurtres et de la Turquie qui excite la rue arabe, et trop de haine antijuive de ces rues arabes du monde entier alliées aux gauchistes occidentaux. Et puis assez de ce Hezbollah qui n’arrête pas de souffler sur les braises. À quand une bonne leçon infligée par Tsahal ? Et puis trop d’otages dont avec la retenue qui convient, je me réjouis pourtant des premiers libérés, mais les autres…, et puis, trop de chantage du Hamas qui distille au compte-goutte, avec un sadisme pervers, la libération des otages. Et puis, dans cette libération, le rôle de la Croix-Rouge, dont il faudra un jour qu’elle explique son impuissance, voire sa complicité avec le Hamas, comme d’ailleurs toutes ces ONG, qui, si elles sont basées à Gaza, ne sont là que pour témoigner contre Israël. Et elles le font, elles critiquent ouvertement la riposte israélienne, pourtant fondée. Et puis dans cette riposte, trop de morts de soldats de Tsahal… Alors oui, j’avais envie de respirer un peu, de m’envelopper de cette beauté des choses que peut parfois nous offrir le monde de l’art. Aussi, me suis-je plongé dans l’œuvre de Mark Rothko dont il voulait justement que sa peinture fut, comme l’écrit Riccardo Venturi, une respiration, un souffle d’air sans aucun coup de pinceau[2].
Mark Rothko (1903-1970)
La Fondation Vuitton en fait une superbe rétrospective dont il faut profiter à Paris, jusqu’au 2 avril 2024. Il débute sa carrière avec des thèmes figuratifs inspirés d’un New-York où il est arrivé en 1913 depuis Dvinsk, une ville Russe, aujourd’hui Daugavpils en Lettonie. D’abord, des scènes de cinéma, des scènes urbaines, où les visages s’estompent peu à peu dès 1940 et complètement, après le choc de la seconde guerre mondiale. C’est comme si ce qui constituait le visage de l’humanité, s’était fondu, avait disparu dans l’apocalypse de ce conflit avec ses 60 millions de morts. Pour le visiteur, curieusement, ces toiles immenses se colorent de jaune, d’orange, de rouge, de bleu, de mauve, en autant de pigments que le peintre fabrique. Ces couleurs si séduisantes sont pourtant la projection de ce que le peintre vit en lui comme tourments incessants qui le précipitent soit dans une chute dont il remonte lentement, ou au contraire, le propulsent dans une exaltation où il explose ses couleurs. Formats parfois petits, mais le plus souvent immenses disais-je, dont Rothko voulait que le visiteur en soit enveloppé, envahi, possédé et poursuivi, même une fois le dos tourné à ses toiles. Et c’est pourquoi, il les voulait exposer dans des salles trop étroites afin qu’elles comblent l’espace vital du visiteur. Aussi, nul cadre, que la toile démesurée, juste marouflée et pas de limites, ni même dans la composition des œuvres où les espaces peints se recoupent, se juxtaposent, s’interpénètrent. Toiles envahissantes comme la beauté du monde, comme son horreur, comme la vie, comme la mort qui n’a cessé de hanter le peintre depuis son village russe qu’il quitte à l’âge de 10 ans. Souvenir halluciné ou raconté par d’autres ou authentique, ou construction après coup, pourquoi pas !, le petit Markuss Rotkovitch ou Rotkovičs, élevé à l’école talmudique est témoin d’un pogrom commis par les cosaques qui à coups de sabres et d’armes à feu, massacrent les Juifs du village, avant de les jeter, vivants ou morts dans une fosse commune[3]. Les corps disparaissent sous les coups de pinceaux du peintre pour ne laisser place qu’à de larges bandeaux de couleurs tantôt lumineux, tantôt sombres, abstraites représentations de la forme rectangulaire de la fosse et qui agissent chez le visiteur comme un écran qui masque l’horreur vécue par le petit juif russe. Tragédie le plus souvent mal perçue par les admirateurs de son œuvre, trompés par la couleur Ce traumatisme le poursuivra jusqu’à son exil new-yorkais où il sera bientôt orphelin de père, à peine un an après son arrivée. En 1950, Riccardo Venturi écrit encore que Rothko disait que son œuvre lui faisait penser à la mort[4].
Échapper au signifiant ?
J’avais voulu un temps, respirer après les massacres du 7 octobre et de leurs conséquences, en m’enveloppant, en me réchauffant, en me rassurant dans l’œuvre magistrale, immense, déroutante, lumineuse, sombre, expressionniste, abstraite, non !, disait-il, réaliste, de Mark Rothko. On n’échappe pas au signifiant écrit Lacan, surtout quand il est de l’ordre ou du désordre du refoulé de l’horreur. L’horreur, Lacan l’appelle aussi le réel, c’est-à-dire, l’innommable, l’irreprésentable. La peinture de Mark Rothko est peut-être de cette dimension-là, celle du trauma, que Lacan nomme d’un mot-valise, trouma. Un trou dans le symbolique, dans la chaîne parlée, une irruption soudaine de la terreur et de l’horreur, un trou donc, dont seuls les mots et le temps peuvent tant bien que mal venir en border le vide. Ce pogrom des cosaques a peut-être rattrapé Rothko ce 25 février 1970. À côté de son corps suicidé était placée sur un chevalet une immense toile d’un rouge flamboyant. Rouge, justement le signifiant patronymique de la première syllabe de Rothko : Roth. Toile inachevée intitulée, Untitled : sans titre, sans nom, justement, innommable ! On raconte que dans les années soixante, une riche visiteuse demandait au peintre des toiles de couleurs où pouvaient exploser la joie et la vie, et Rothko de lui répondre : Rose, rouge, jaune, orange ?, mais n’est-ce pas au contraire les couleurs de l’enfer ?[5]
La peinture de Mark Rothko n’a pas cessé de me rappeler l’enfance de Markuss Rotkovitch. Je voulais échapper aux récits et aux images des massacres du Hamas, et d’une curieuse façon, son œuvre m’y a ramené de la façon la plus tragique.
L’art apaise la douleur, il l’a détourne, en cicatrise les plaies, les suture, mais il ne la guérit pas. Il faut du temps. Il en faudra pour que les survivants des massacres du Hamas, leurs familles, leurs amis et toute la nation israélienne trouvent un peu d’apaisement.

Travail individuel, mais aussi soutien collectif. Puisse la nation israélienne savoir suffisamment bien s’y prendre pour entourer ces survivants et leurs proches, en reconnaître les paroles, leurs témoignages, mais aussi les aider à aller rechercher ce que l’on appelle leurs bons objets pour qu’ils utilisent ces forces de vie du mieux possible, en évitant cependant qu’ils s’enferment dans une victimisation qui leur serait plus dommageable. Et puissent les nations occidentales se donner la force, sauf pour ceux évidemment qui seront éliminés avant, de juger et de condamner les terroristes du Hamas et leurs chefs en cols blancs, comme criminels contre l’humanité. Mais en auront-elles l’envie, l’audace et le courage ?
[1] Mark Rothko, Fondation Louis Vuitton, exposition du 18 octobre au 2 avril 2024. Catalogue, Édit. Citadelles & Mazenod, 2023
[2] Riccardo Venturi, « À fleur de peau. Figurer le drame humain », Ibid., p.49.
[3] Ibid., p. 43.
[4] Ibid., p. 43.
[5] Ibid., p. 54.
Jean-Marc Alcalay
Jean-Marc Alcalay est psychologue clinicien, formé à la psychanalyse. Il vit à Dunkerque et y travaillait jusqu’ à sa retraite. Il a écrit plus de trois cents articles.
Il a écrit un premier livre sur les liens qu’avait André Malraux avec Dunkerque : André Malraux et Dunkerque, une filiation (Société Dunkerquoise d’Histoire et d’Archéologie,1996), puis en 2007, La plume et le fusil (Ysec Éditions) toujours Dunkerque, la guerre, les écrivains, puis encore en 2012, à propos d’un autre écrivain qui lui tient à cœur, Marguerite Duras, publié à Jérusalem, en français, où il a fait deux conférences. Son titre : MD la juive, les écritures juives de Marguerite Duras, diffusé en France et publié aux Éditions Elkana en 2012. Son quatrième livre, intitulé Lé-haim, A la vie, Israël 1948, est paru en septembre 2014 aux Éditons Ysec. Un cinquième livre publié en 2021 ( א Éditions- diffusé sur Amazon) intitulé : Histoire des combattants juifs de la Brigade Blindée Indépendante Tchécoslovaque, Dunkerque 1944-1945, puis a coordonné l’édition en 2023 d’un livre collectif sur le sculpteur Herzi, intitulé : Herzi, Chrysalides des ombres/sculpter un Mémorial de la Shoah, Collection Molda, Éditions Jacques Flament.