In Absentia de Raphaël Jerusalmy, par Jean-Marc Alcalay

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In Absentia

de Raphaël Jerusalmy[1]

Par Jean-Marc Alcalay

Dans une écriture sobre, parfois tranchante comme une lame de scalpel, Raphaël Jerusalmy signe ici son dixième livre : In Absentia.

 

    Antibes, avant-guerre. Paul(Saül) Bernstein un collectionneur d’art s’intéresse à l’achat d’un énième tableau : une crucifixion. Une aquarelle qui préfigure le destin qui l’attend… On le retrouve à Paris, la guerre approche. On l’arrête. Il est juif et homosexuel. On le torture avant de le déporter à Auschwitz où il subit une sélection avant un retour en France, pas à Paris, mais au camp du Struthof. Bientôt, il rencontrera celui que Raphaël Jerusalmy tutoie tout au long de son roman. Il décrit chacun de ses gestes, chacune de ses pensées, chaque étape de son histoire, et plonge peu à peu le lecteur dans une descente en enfer, pourtant bien sur terre, sur fond de faits authentiques. Parfois Raphaël Jerusalmy nous libère des odeurs d’éther et autres produits chimiques de la salle de dissection qui jouxte la chambre à gaz du Struthof, par des retours en arrière, sur la vie à Paris de notre collectionneur d’art. Le récit se tisse ainsi entre l’idéal de beauté recherché par Paul Bernstein et l’horreur qu’il connaît, une fois la guerre éclatée dans toute sa barbarie ;

 

Struthof : Un médecin belge qui sera exécuté, Hirt, c’est d’ailleurs son vrai nom, un médecin-professeur SS froid comme la mort et sans scrupule, Hanz un autre médecin SS, nain celui-là, qui protège quelque peu un détenu par ailleurs écrivain, du nom de Pierre Delmain. Il porte bien son nom car c’est avec ses mains si l’on peut dire qu’il « opère » consciencieusement, avec bonté et sérénité. Ainsi, à l’arrivée d’un convoi : « Elles sont quinze à descendre tant bien que mal, à tituber jusqu’à la porte de fer, à disparaître à l’intérieur d’un bâtiment.  Quelques minutes plus tard, leurs corps sont déposés dans l’herbe. L’une d’elles gigote encore. Tu t’agenouilles à ses côtés[2] » Laissons au lecteur le soin de découvrir le travail de cet écrivain dans cette antichambre de la mort. C’est à lui que s’adresse en le tutoyant Raphaël Jerusalmy, c’est lui qui pour tenir dans ce monde à l’envers, s’échappe par la construction d’un roman imaginaire sur la seconde croisade, mais une évasion littéraire qui n’est que le miroir sanglant de cette salle du Struthof à quelques différences près : Hanz le médecin SS nain devient dans le roman le géant croisé mais à l’épée aussi couverte de sang que les outils du docteur nain… La peur, la faim, l’espoir, les tortures, la mort sont aussi présents dans cette croisade imaginaire que dans la salle d’opération du Struthof. Ainsi dans sa fuite romanesque, Delmain imagine : « Tu as toujours faim et de plus en plus soif. Mais le géant ne s’en soucie pas. Il avance. Tu lui sais gré de ne pas te prendre en pitié, de poursuivre sa route. De t’emmener loin d’ici. Chaque pas que tu franchis à sa suite est une victoire remportée sur l’horreur que tu vis[3] »

C’est ce que demande chaque déporté à Delmain mais sans le lui dire, avant qu’il ne pose sur le supplicié un dernier regard attendri et plein de compassion.

     Delmain y fait la rencontre de Paul Bernstein. Ils discutent paisiblement, sereinement. Paris, La Coupole, la vie tranquille un peu avant que l’écrivain ne fasse son travail obligé de détenu, pour sauver sa peau. Et il la sauve ! Les nazis sont en fuite. Retour à Paris. La vie reprend mais comme dans un entre-deux, d’une part, les souvenirs macabres du camp et Laurence sa femme et les enfants. Est-il libre, est-il encore au camp à exécuter sa tâche ingrate, humaine-inhumaine ? La culpabilité le poursuit. Le tutoiement voulu par Raphaël Jerusalmy va peut-être dans ce sens. Il est un peu son juge qui le désigne du doigt.

D’ailleurs In absentia, le titre du livre signifie : jugé en l’absence d’un condamné. Sinon, le jugement de Dieu, du moins celui de Raphaël Jerusalmy ou celui du lecteur ? Le souvenir de Paul Bernstein n’est jamais loin des pérégrinations parisiennes de Delmain. Il déjeune à La Coupole puis se rend à son ancienne galerie d’art où est en vente le dernier tableau de la collection Bernstein.  Il n’en peut plus. Il retourne à Strasbourg où l’on a retrouvé dans les archives de la faculté de médecine, des squelettes de détenus du Struthof. Il se rend au cimetière où l’on a regroupé leurs restes sous une stèle commémorative puis il va à l’institut de médecine légale de Strasbourg. Delmain y repère des indices de détenus qu’il a côtoyés, même un instant. Seul témoin de cette atrocité. Retour à Paris avec une petite boîte contenant les restes d’un déporté et pour lequel des Juifs religieux font une cérémonie au cimetière de Montparnasse où le collectionneur avait d’ailleurs une parcelle. Sont-ce les restes de Paul Bernstein ?, est-ce lui ou son fantôme qui derrière une stèle du cimetière de Montparnasse observe la cérémonie et de loin, Delmain… ? J’aurais aimé le croire. Á moins que ce ne soit notre auteur, Raphaël Jerusalmy ? Le lecteur décidera.

     On est emporté par cette lecture âpre, ciselée, sans concession, émouvante, captivante et oppressante. Raphaël Jerusalmy s’est appuyé sur la découverte réelle de 86 restes de corps de déportés juifs, amenés à la faculté de médecine de Strasbourg et oubliés sur des étagères, dans des bocaux de formol et dans des boîtes. En 2017, on s’est aperçu qu’ils provenaient d’Auschwitz via le Struthof, à la demande du Professeur August Hirt. À l’institut d’anatomie de l’université de Strasbourg, rebaptisée par les nazis, la Reichsuniversität ce même Hirt devait étudier leurs cadavres à des fins raciales.

Raphaël Jerusalmy a admirablement tissé cette histoire imaginée, mais appuyée sur ce fait réel, en faisant habilement se croiser les destins de Paul Bernstein et de Pierre Delmain, « belles mains » pourrait-on dire dont le lecteur découvrira en lisant ce roman à quoi elles lui servaient…

Jean-Marc Alcalay

 

[1] Raphaël Jerusalmy, In Absentia, Actes Sud, 2022

[2] Ibid. p. 40.

[3] Ibid., p. 88.

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