Les risques liés à la « guerre entre-deux-guerres » en Syrie augmentent

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 | La chronique hebdomadaire de Lilach Shoval

Des missiles sol-air ont été tirés sur des avions de l’armée de l’air israélienne | Photo : porte-parole de Tsahal

Les Russes signalent qu’ils sont mécontents de la présence de l’armée de l’air dans le ciel syrien • Les milices iraniennes ont menacé de répondre aux attaques israéliennes • À la lumière des changements régionaux : Israël doit recalculer l’itinéraire et son degré de prise de risques• 

Les attaques israéliennes en Syrie contre des cibles iraniennes sont entrées dans la routine ces dernières années. Toutes les quelques semaines, les médias syriens rendent compte de l’entrée en action des systèmes de défense aérienne syriens contre les avions israéliens.

 

Pas plus tard que la semaine dernière, deux incidents de ce type ont été signalés – le vendredi précédent et le mercredi suivant. Vendredi, les reportages se sont concentrés sur une attaque israélienne dans la zone de l’aéroport syrien T-4, au cours de laquelle, selon l’agence de presse syrienne, six soldats syriens ont été blessés. Puisqu’il s’agit de l’aéroport, on peut supposer que l’attaque visait une cible de transfert d’armes vers la Syrie

 

Tard hier le jeudi 14 octobre, des systèmes de défense aérienne syriens auraient été activés au sud de Tadmor, dans la province de Homs. De nouveaux reportages ont indiqué une attaque contre des milices pro-iraniennes dans la zone frontalière syro-irakienne, et l’agence de presse syrienne a déclaré que l’attaque avait fait des victimes (au moins 4). L’emplacement de l’attaque indique qu’elle visait apparemment des bases iraniennes en Syrie. Le fait que des reportages en provenance de Syrie mentionnent la région d’al-Tanf (triangle jordano-irako-syrien) indique qu’il y avait probablement aussi une certaine implication américaine dans l’attaque, car il y a toujours une présence américaine sur le sol syrien dans la région. 

 

Suite à l’attaque inhabituelle, une déclaration extraordinaire a été publiée par la « Salle de commandement unie des milices iraniennes », une organisation comandée par Téhéran et le Hezbollah, dans laquelle il était indiqué, entre autres, qu’ils avaient décidé de répliquer à l’attaque par des représailles « très dures ». C’est peut-être une autre menace qui ne sera pas mise à exécution, mais en Israël, elle est prise au sérieux, et c’est une bonne chose. 

Frappe aérienne en Syrie, Photo : Archive, Reuters

Les attaques israéliennes en Syrie font partie de la « guerre entre deux guerres » (MaBaM pour l’aécronyme héreu), la guerre qu’Israël est censée mener pour repousser la prochaine guerre et a tenir à distance de ses frontières. Ces attaques doivent préserver l’ambiguïté et laisser une marge de manœuvre au régime syrien pour qu’il ne soit pas poussé dans ses retranchements et tenu de répliquer à l’agression israélienne.

 

La situation syrienne se stabilise et les acteurs veulent la préserver

En remontant l’historique, l’idée d’un MaBaM dans l’arène syrienne était liée en premier lieu au chaos qui s’est instauré chez un voisin du nord pendant la guerre civile là-bas, lorsqu’en 2013, on a identifié en Israël que les caractéristiques l’arène du nord augmente la liberté opérationnelle de Tsahal.

Malgré le recours à la force, cela ne débouchait pas directement sur une confrontation à grande échelle.

Au fil des ans, le système israélien est devenu plus sophistiqué et l’establishment de la défense a fait preuve d’une capacité de renseignement et opérationnelle impressionnante, qui a réussi à ralentir considérablement le rythme de l’implantation de l’Iran en Syrie. Les Syriens, pour leur part, ont profité de l’espace de déni qui leur était accordé et, sauf cas exceptionnels, n’ont pas répondu à l’activité israélienne sur leur territoire.

L’Etat-Major russe partagé

Mais il n’y a jamais de certitude quant à ces répliques, et au fil du temps, les risques pour la liberté d’action israélienne en Syrie ont augmenté. Ainsi, par exemple, les Russes investis en Syrie jusqu’au cou ne sont pas toujours satisfaits de l’activité israélienne, et de temps en temps des reportages inquiétants proviennent de Moscou à ce sujet.

Vendredi dernier également, le ministère de la Défense à Moscou a rapporté que l’attaque attribuée à Israël dans la région de Tadmor avait été menée « en s’abritant derrière deux avions civils », et il a signalé que les systèmes de défense de la Syrie n’avaient pas été activés de peur de toucher accidentellement les aéronefs non militaires.

Dans le même temps, et malgré d’autres reportages récents, de hauts responsables israéliens soulignent, lors de pourparlers internes, que les Russes ne restreignent pas la liberté d’action israélienne et qu’il existe une « ligne directe » entre les parties où il y a des mises à jour mutuelles.

Le Hezbollah en retard de plusieurs actes de vengeance

Un autre facteur qui rend difficile l’activité israélienne en Syrie est le Hezbollah, qui, en réponse, menace chaque fois qu’une action israélienne menace de causer des dommages, blessés ou tués parmi ses hommes, y compris sur le sol syrien. L’exemple le plus notable s’est produit en juillet de l’année dernière, lorsqu’un membre du Hezbollah a été tué dans l’une des attaques attribuées à Israël, et l’organisation de Nasrallah a menacé de se venger. Tsahal et le Commandement Nord se sont retrouvés sur plus de 100 jours d’alerte, au cours desquels, grâce à la chance et pas mal de vigilance, le Hezbollah n’a pas pu mettre sa menace à exécution.Mais il semble aussi que cela ne suffise plus pour maintenir la liberté israélienne d’action en Syrie.

Maintenant, la plus grande menace pour la liberté d’action israélienne en Syrie concerne un changement dans la situation interne en Syrie. La guerre civile qui dure depuis plus de dix ans en Syrie est terminée depuis longtemps, et le président syrien Bashar Assad fait tout ce qu’il peut pour rassembler les morceaux et reprendre le contrôle du pays. Dans le cadre des efforts de la Syrie pour maintenir sa souveraineté, ces derniers mois, des missiles sol-air ont été tirés sur des avions israéliens participant aux attaques, et l’armée de l’air rapporte des centaines de missiles tirés sur des avions israéliens chaque année. De temps en temps, un tel missile traverse le territoire israélien par erreur et, heureusement, jusqu’à présent, aucun dommage n’a été causé.

Assad ramasse les morceaux de la Syrie, Photo : EPI

De l’intention de répliquer aux actes

Mais il n’est pas inconcevable qu’au final, dans le cadre de la volonté d’Assad de reprendre le contrôle de la Syrie, et bien sûr d’un partenariat d’intérêts avec l’Iran qui est la cible principale des attaques israéliennes en Syrie, la patience d’Assad s’épuise et qu’il prenne des mesures plus importantes pour faire réfléchir Israël à deux fois sur sa politique de ancement de drones en Syrie. On en a noté un indice, comme indiqué, hier (14/10) dans la déclaration de menace publiée par la « salle de commandement unie des milices iraniennes ».

 

D’une manière ou d’une autre, même si la menace ne se matérialise finalement pas, il vaut la peine qu’Israël recalcule sa trajectoire et analyse la poursuite de la politique MaBaM à la lumière des changements internes en Syrie, et étant entendu que la poursuite de la politique existante pourrait avoir des effets contraires, et provoquer l’escalade.

Étendre les permis aux Gazaouis

Ces derniers jours, le gouvernement israélien a annoncé une augmentation du quota de permis d’entrée pour les « marchands » de la bande de Gaza à 7 000 afin de faciliter la vie de la population de Gaza. Cette décision s’est accompagnée d’un long travail d’état-major au sein de l’establishment de la défense, entre le ministre de la Défense Benny Gantz et le coordinateur des opérations gouvernementales dans les territoires disputés, le général de division Rassan Aliyan, exprimant leur soutien, tandis que le Service général de sécurité a exprimé ses réserves en matière de sécurité.

Rassan Aliyan, Général de Brigade Golani, officier Druze

Dès le moment où la rumeur s’est répandue dans la bande de Gaza sur la distribution de permis de travail en Israël, des masses de Palestiniens ont commencé à frapper aux portes des bureaux commerciaux de la bande de Gaza afin d’obtenir les mêmes permis de travail en Israël, qui leur permettraient de travailler dans le bâtiment ou l‘agriculture. Pour les habitants de Gaza, où le salaire moyen est d’environ 1 200 NIS (Shekels) par mois, un permis de travail en Israël où ils gagnent 6 fois plus est un gain à la loterie.

Des Palestiniens font la queue devant la Chambre de commerce de Jabalya pour demander un permis de travail en Israël, aujourd’hui, Photo : AFP

Rémunérer les individus et non le Hamas

Israël préfère la délivrance de permis de travail aux « marchands » palestiniens à la réhabilitation de la bande de Gaza, car dans ce cas, l’argent va directement aux civils, aux travailleurs et ne va pas au Hamas, et en fait Israël peut aider les habitants de Gaza plutôt que le Hamas à les diriger. La question est également plus facile à digérer dans l’establishment de la défense, puisque la condition sine qua non imposée par Bennett pour réhabiliter la bande de Gaza doit passer par la résolution la question des otages et des personnes disparues, l’échange reste toujours arbitraire et de nombreux obstacles subsistent.

 

À la lumière de tout cela, lors de discussions internes tenues cette semaine au bureau du ministre de la Défense, Ganz a déclaré qu’il n’excluait pas d’augmenter de quelques milliers le nombre de travailleurs de Gaza, rappelant qu’à la veille du Corona virus, il y avait du travail et qu’on avait alors augmenté le quota de permis de travail à 10 000.

L’espoir israélien est qu’une amélioration de la situation économique à Gaza conduira également à une amélioration de la situation sécuritaire, puisque le prix des pertes que l’escalade entraînera sera toujours plus élevé pour les habitants de la bande de Gaza. Ils veilleraient donc  préserver leur gagne-pain.

Les risques d’éclaireurs du repérage de cibles augmentent

À la lumière de ce processus, le travail interne de l’establishment de la défense se concentre actuellement sur la recherche de mécanismes qui aideront à apaiser les préoccupations de sécurité justifiées du Shin Bet, Service général de sécurité, qui est perturbé, avec beaucoup de raisons, si on laisse des Palestiniens oser errer librement en Israël, recueillir des renseignements pour les terroristes dans la bande de Gaza, pour mener ensuite des attaques terroristes en Israël. Et ce, même si ce ne sont pas ces travailleurs eux-mêmes qui mènent de tels attentats directement. 

Ministre de la Défense Ganz. Exprimant son soutien à l’augmentation des quotas de travailleurs gazaouites en Israël, Photo : Oren Ben Hakon

Des grincements de dents sur l’état réel de préparation de l’armée de terre

La semaine dernière a été une semaine d’échanges et de prises de postes au sein des Forces de Tsahal. Depuiss la semaine dernière, le général Aharon Haliva a pris la tête des services de renseignements (Aman-Agaf Ha-Modiʿin) forces armées, cette semaine c’est au tour du général Tamir Yedi d’être nommé commandant des forces terrestres, et du général de Brigade Avi Ballot sera nommé commandant de la division Judée-Samarie.

Général Tamir Yedi, nouveau patron des forces terrestres

Les généraux se refilent la patate chaude et personne n’en veut

Le général de division Yedi, jusqu’à il y a deux mois commandant du commandement central, est arrivé à contrecœur à son nouveau poste, après qu’un autre général, le commandant du commandement du Nord, Amir Baram, a refusé d’accepter le poste. Les cheveux de l’armée israélienne se sont dressés sur sa tête devant le refus de Baram, car le poste de commandant des forces terrestres nécessitait un ancien commandant, et Baram était le seul disponible, qui a passé suffisamment de temps à son poste de commandant en chef.

N’ayant pas le choix, le chef d’état-major s’est tourné vers le général de division Yadi, alors qu’il n’a servi que sept mois au commandement central, un temps très court selon tous les dires.  

Ce n’est pas la première fois que Tsahal a du mal à pourvoir le poste de commandant des forces terrestres, car il s’agit d’un poste à part entière avec des problèmes, avec beaucoup de responsabilités dans la construction de la force et très peu d’autorité dans son fonctionnement. « En fait, tout dépend des résultats dans la course à la candidature pour le poste de chef d’Etat-Major adjoint. Les chances d’avancer de certains généraux ne sont pas élevées. Ils peuvent se trouver « placardisés » dans les forces terrestres… « 

Kochavi en reconnaissance. La route pour améliorer l’armée de terre est encore longue

Mai : Succès mitigé de la ruse annonçant l’entrée de Tsahal à Gaza

L’armée de terre est en mauvais état. Malgré les remarques du chef d’état-major lors de la cérémonie d’échange de cette semaine que « les manœuvres des forces ont été perfectionnées et améliorées », il ne faut pas être un grand génie pour savoir que Tsahal n’a manoeuvré nulle part ces dernières années (depuis Tzuk Eitan 2014), et même dans l’opération Gardien des Murs, en mai dernier, l’opération consistant à ruser pour mener une rapide incursion terrestre ne s’est pas déployée jusqu’à terme. Il aurait s’agit de mener un coup foudroyant  « prévu d’avance pour conduire à la destruction des tunnels du Hamas. En conséquence, contrairement à la planification et à l’intention initiales de préparation de l’opération, seuls quelques membres du Hamas ont été tués lors de l’attaque, la destruction des tunnels n’a été que partielle et les forces combattantes à terre ont à nouveau reçu la preuve que l’Etat-Major ne leur faisait pas suffisamment confiance pour attaquer réellement en prfondeur. 

En toile de fond, les critiques acerbes de l’ancien commissaire au recrutement des soldats, le major-général (Rés.) Yitzhak Brick, résonnent au sujet des graves lacunes des forces terrestres et de son état de préparation à la guerre.

Bien que ses remarques aient été rejetées avec dégoût à maintes reprises par les hauts responsables de Tsahal, il n’y a pas de fumée sans feu, et malgré les paroles qui résonn ent clairement des commandants de l’armée, la route pour améliorer l’armée de terre est encore longue.

Ainsi, il n’est pas évident de déceler sur quoi était fondée la détermination du chef d’état-major Kochavi cette semaine, selon laquelle « lorsque nous serons amenés à opérer en manœuvres (terrestres)… l’armée pénétrera vigoureusement sur le territoire ennemi pour obtenir une victoire éclatante, en un court laps de temps, et à un coût aussi bas que possible pour le front intérieur. »

Il faudra qu’un vrai rénovateur prenne le taureau par les cornes

Pour résoudre le problème, l’armée israélienne doit cesser de le nier et reconnaître son existence. À l’avenir, l’armée doit continuer à rechercher des solutions pour une révision importante du fonctionnemement de l’arme terrestre, et intérioriser que les technologies modernes et les concepts brillants n’apporteront pas tous les résultats souhaités.

Le défi le plus important à terre, sur lequel un champion averti du changement devrait également se concentrer, est la main-d’œuvre dont la qualité a diminué au fil des ans. L’armée israélienne explique toujours que les rangs sont complets et qu’il y a suffisamment de prétendants pour chaque poste de commandement, mais dans la pratique, de nombreux commandants de qualité veulent prendre leur retraite après des postes haut-gradés, et le sentiment est que, sauf dans les unités spéciales ou les petites îles d’excellence, la médiocrité s’empare de l’armée.

L’armée israélienne peut apporter toutes les armes les plus sophistiquées, combler les lacunes, et s’équiper des dernières technologies qui viennent d’arriver sur le marché, mais si elle ne parvient pas à retenir les bonnes personnes pour commander, elle ne pourra pas faire le changement nécessaire au sein des forces sur le terrain et restaurer la confiance des décideurs. 

(Commentaire : constat très sévère, mais vraisemblablement plus juste que les reportages habituels sur l’invincibilité… Il faut aussi digérer les bilans qui ne font pas plaisir, seul moyen de progresser vraiment, au-delà des coups d’éclat tactiques -et forcément, ils existent…)

israelhayom.co.il

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