L’Iran, arroseur arrosé face à l’Azerbaïdjan, son nouvel ennemi du Nord

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L’Iran, l’arroseur arrosé dans son différend azéri

 
 
 
Un militaire azéri regarde l’un des ponts de Khodaafarin, enjambant la rivière Aras, à la frontière avec l’Iran. (Reuters)

La décision de l’Azerbaïdjan, le mois dernier, de percevoir des droits de douane sur le passage des camions iraniens traversant son territoire vers l’Arménie, en supplément des exercices militaires conjoints organisés par l‘Azerbaïdjan, la Turquie et le Pakistan, ainsi que la réponse de l’Iran, ont marqué un nouveau pic dans les tensions pleines d’amertume entre Bakou et Téhéran, provoquant des menaces mutuelles.

L’Iran est accusé d’avoir, en collaboration avec l’Arménie, mené des actions provocatrices contre l’Azerbaïdjan en envoyant de l’aide aux Arméniens vivant dans la région du Haut-Karabakh, que Bakou a récupérée en vainquant l’Arménie, après la guerre sanglante de l’année dernière.

Quelques jours après la récente escalade entre Bakou et Téhéran, une nouvelle crise a entraîné de nouvelles tensions entre les deux pays, alors que l’Azerbaïdjan, la Turquie et le Pakistan organisaient des exercices militaires conjoints en mer Caspienne. Téhéran a estimé que ces exercices constituaient une menace pour sa sécurité nationale. Justifiant sa réaction hostile, l’Iran a insisté sur le fait que les accords entre les cinq nations surplombant la mer Caspienne stipulent que toute présence militaire à tout moment est illégitime.

Pendant ce temps, sans faire d’annonce, Téhéran a mobilisé le 19 septembre ses forces à la frontière avec l’Azerbaïdjan, où elles ont effectué des exercices impliquant des armes lourdes et des hélicoptères. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a critiqué l’Iran et remis en question l’importance du moment choisi pour que Téhéran mène ces exercices d, d’autant plus qu’il n’avait jamais effectué de telles manoeuvres près de la frontière avec Bakou, depuis l’indépendance de ce dernier à l’égard de l’ex-Union soviétique, il y a 30 ans.

Le ressentiment iranien face à cette puissance montante

La montée en puissance des menaces militaires entre les deux pays s’est accompagné d’une rhétorique hostile des appareils politiques et médiatiques iraniens contre l’Azerbaïdjan et la Turquie, nourrie d’appels radicaux de certains législateurs à Téhéran pour annexer l’Azerbaïdjan sous prétexte qu’il faisait historiquement partie des territoires de l’empire perse et avait été « détourné », à la suite de la défaite de la Perse face à l’Empire russe, au XIXe siècle.

 

Le raisonnement déclaré derrière l’escalade de l’Iran contre l’Azerbaïdjan comprend la perception susmentionnée de tarifs douaniers appliqués aux camions iraniens et les inspections exhaustives conduites par les forces armées de Bakou, en particulier après que les chauffeurs de camion iraniens ont été accusés de cacher leur propre identité et d’utiliser des pièces d’identité et des plaques d’immatriculation arméniennes. L’autre raison principale concernait les inquiétudes de l’Iran au sujet des exercices conjoints des « Trois frères » organisés par l’Azerbaïdjan, la Turquie et le Pakistan.

 

L’Azerbaïdjan sait s’entourer

Il y a aussi autant, sinon plus, de raisons importantes non déclarées qui ont conduit l’Iran à intensifier ses efforts contre Bakou, principalement la grave préoccupation de Téhéran quant à la possibilité que l’Azerbaïdjan procède à des changements géopolitiques, en coordination avec l’Arménie et avec l’aide de la Turquie et d’Israël. Ces changements géopolitiques tournent autour du contrôle de l’Azerbaïdjan sur la région de Syunik – une bande frontalière entre l’Iran et l’Arménie que Téhéran considère comme son principal couloir commercial vers l’Europe – en échange de la cession de certaines régions à l’Arménie dans le Haut-Karabakh.

 

On peut comprendre cette préoccupation iranienne à travers la déclaration publiée par le Parlement iranien, qui a exprimé que tout changement dans les frontières de ses voisins serait considéré comme une ligne rouge pour l’Iran.

 

L’Iran a fait suivre ses menaces par des mesures pratiques pour trouver un passage alternatif, au cas où ses relations avec l’Azerbaïdjan se détérioreraient davantage et aboutiraient à une impasse. Téhéran a entamé des consultations avec l’Arménie sur l’achèvement de son projet de route Tatev, qui le relierait à l’Arménie et à l’Europe sans avoir besoin de passer par l’Azerbaïdjan.

 

Bakou favorise les rivaux régionaux de Téhéran

À la suite du soutien massif apporté à l’Azerbaïdjan par la Turquie, le Pakistan et Israël dans la guerre de l’année dernière contre l’Arménie – sans parler de la participation d’Islamabad et d’Ankara aux exercices de Bakou dans la mer Caspienne – l’Iran anticipe avec inquiétude la formation de nouvelles alliances régionales qui l’excluraient et le menaceraient. Ces nouvelles alliances potentielles renforceraient la position et l’influence des rivaux régionaux de l’Iran : la Turquie, le Pakistan et Israël.

 

Certains analystes iraniens ont soutenu que la guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie a joué un rôle majeur dans le changement de l’équilibre des pouvoirs dans la région. Le triomphe de l’Azerbaïdjan dans cette guerre a conduit Bakou à réagir en établissant de nouvelles équations et alliances régionales contre Téhéran. En raison de ces considérations géopolitiques, l’Iran s’est acharné contre l’Azerbaïdjan pour exprimer son mécontentement à l’égard de la nouvelle équation régionale prospective, à cause de laquelle il estime que Bakou le marginalise.

Israël a une chaîne de production de drones en Azerbaïdjan

En plus de ces considérations, les liens étroits de Bakou avec Israël constituent un grave problème de sécurité pour Téhéran. L’inquiétude de l’Iran concernant une présence israélienne à sa frontière nord-ouest découle de la grande attention accordée par Israël à l’Azerbaïdjan – l’un des pays stratégiquement vitaux qui forgent des relations avec Jérusalem.

En raison de l’emplacement géopolitiquement important de l’Azerbaïdjan, Israël entretient avec lui des relations militaires et stratégiques profondément enracinées, dans la mesure où Jérusalem dispose d’une chaîne de production de drones et d’une présence militaire palpable dans le pays.

 

Téhéran voit que Bakou est un élément important dans la vision stratégique d’Israël d’encercler l’Iran, le régime iranien craignant que l’Azerbaïdjan ne soit l’un des pays que Jérusalem pourrait éventuellement utiliser pour lancer des frappes contre ses sites nucléaires. Les responsables iraniens ont averti à plusieurs reprises Bakou qu’il ne devait autoriser aucun pays à utiliser son territoire pour lancer des attaques contre Téhéran.

Bakou renforce les sanctions américaines contre l’Iran

De plus, l’Azerbaïdjan est un allié des États-Unis dans la région du Caucase et ses retards imposés aux trajets des camions iraniens se dirigeant vers l’Arménie exercent une pression excessive sur Téhéran à la lumière des sanctions qui lui sont imposées. Pour l’Iran, par conséquent, la crise des camions constitue une menace massive pour sa stratégie visant à contourner les sanctions américaines et à assouplir les restrictions imposées à ses exportations.

Cette crise actuelle sert la politique américaine consistant à faire pression sur l’Iran et à le forcer à revenir aux pourparlers sur l’accord nucléaire de Vienne.
À la suite de cette récente escalade iranienne, Téhéran est susceptible de faire face à certaines conséquences, telles qu’un isolement international accru. Cela compliquerait davantage la situation économique désastreuse de l’Iran, dont il souffre depuis que l’ancienne administration Trump s’est retirée de l’accord nucléaire en 2018.

Au cours de la guerre azérie-arménienne de l’année dernière, on a pointé du doigt l’Iran pour avoir soutenu l’armée arménienne. Suite au triomphe de l’Azerbaïdjan et aux manifestations organisées par les Azéris iraniens en solidarité avec leur groupe ethnique, Téhéran a été contraint d’annoncer son soutien au droit de Bakou de récupérer ses territoires dans le Haut-Karabakh.

 

Le nationalisme azéri en Iran encouragé par l’ascendant de Bakou

Cela signifie que la poursuite du différend entre l’Iran et son voisin du nord-ouest pourrait amener la minorité azérie de Téhéran à exprimer davantage de sympathies ethniques envers Bakou. La minorité azérie constitue un pourcentage considérable du peuple iranien [entre 16 et 25 % de la population iranienne (soit entre 12 700 000/15 000 000 (selon les estimations de la CIA et du gouvernement iranien dans le second cas) et 30 000 000 (selon les estimations des nationalistes azéris) de personnes en 2013]. Cela pourrait éventuellement aggraver les défis nationaux déjà redoutables auxquels Téhéran est confronté. Les ennemis étrangers de l’Iran pourraient également exploiter cette ligne de faille pour faire pression sur le régime et l’affaiblir, déplaçant la bataille du conflit régional vers l’intérieur du territoire iranien.

Téhéran s’est créé un nouvel ennemi à sa frontière nord et est en proie à une escalade, pris dans un cercle vicieux de crises et de différends internes.

Dr Mohammed Al-Sulami

Retour de Boomerang

En fin de compte, on pourrait dire que l’Iran est pris à son propre piège, après avoir passé des décennies à violer les frontières de ses voisins et à saper leur sécurité et leur stabilité. Téhéran s’est créé un nouvel ennemi à sa frontière nord et est en proie à une escalade, dans un cercle vicieux de crises et de différends internes.

Dans le golfe Persique, les tensions entre Téhéran et ses voisins arabes s’intensifient en raison de l’hostilité iranienne en cours. Entre-temps, à la frontière orientale de l’Iran, l’Afghanistan est devenu une arène de différends régionaux et internationaux après le retrait américain et la prise du pouvoir par les talibans.

L’Iran, quelle que soit la façon dont on regarde les choses, au pays ou à l’étranger, est tiraillé à l’extrême et son avenir semble semé d’embûches.

  • Le Dr Mohammed Al-Sulami est président de l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah). Twitter : @mohalsulami
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