Israël doit s’opposer activement au retour des États-Unis au JCPOA

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Même si la capacité d’Israël à influencer la prise de décision américaine est limitée, c’est une grave erreur de minimiser l’opposition d’Israël au dangereux accord nucléaire.

Des intérêts sécuritaires aux antipodes

Contrairement aux gouvernements israéliens précédents qui se sont opposés fermement et publiquement à l’accord nucléaire signé par l’administration Obama en 2015, le gouvernement Bennett-Lapid semble se détourner d’une opposition ouverte au retour des États-Unis à l’accord nucléaire. Dans son discours de la semaine dernière à l’Assemblée générale des Nations Unies, le Premier ministre israélien Naftali Bennett n’a pas du tout mentionné l’accord nucléaire et n’a donc pas exprimé son objection au retour des États-Unis à l’accord [NDLR : il a dit que les « paroles n’empêchent pas les centrifugeuses de tourner, mentionnant la vacuité des tentatives de négociations].

 

Selon les médias, Bennett s’est engagé auprès du président américain Joe Biden à ne pas mener de campagne publique contre un retour à l’accord nucléaire.1

Combler le fossé, mais à quel prix?

Le ministre israélien de la Défense Benny Gantz est allé plus loin, déclarant au magazine Foreign Policy (14 septembre 2021) qu’« Israël peut vivre avec un nouvel accord nucléaire ».2 Dans le même temps, le gouvernement a annulé la directive de l’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahu de s’abstenir de discuter avec l’administration Biden des détails des négociations pour rétablir l’accord nucléaire.3

Apparemment, le gouvernement israélien actuel veut éviter les tensions avec l’administration Biden. Peut-être considère-t-il l’accord nucléaire comme moins dangereux et/ou considère-t-il plus importante la coordination avec les États-Unis concernant le programme nucléaire iranien. Peut-être pense-t-il que, de toute façon, les négociations pour le renouvellement du JCPOA échoueront.

Israël commet une grave erreur. La cessation de l’opposition israélienne au retour des États-Unis à l’accord nucléaire comporte des risques importants qui pourraient saper la lutte d’Israël contre le projet de bombe nucléaire iranienne.

L’accord ne fait que repousser l’échéance, pas les ambitions

Un retour à l’accord, qui était faible à l’origine, permettrait à l’Iran de se rapprocher de l’assemblage d’une bombe nucléaire. L’accord n’interdit pas la recherche et le développement sur les centrifugeuses destinées à l’enrichissement de l’uranium, et les régimes d’inspection ne sont guère efficaces. Surtout, de nombreuses restrictions sur le programme nucléaire iranien prendront fin (expiration) en 2025. De plus, les négociations mêmes sur un cadre de retour à l’accord sont dangereuses. Les Iraniens ne font que gagner du temps, tandis que leurs centrifugeuses tournent.

 

L’Iran veut la levée des sanctions, mais pas un nouveau cycle

Deuxièmement, en acceptant implicitement le retour des États-Unis à l’accord nucléaire, Israël perd largement la capacité d’exiger la réalisation de la promesse américaine de négocier un accord séparé, « meilleur et plus long » avec l’Iran, qui serait censé corriger les failles de l’accord de 2015. Avec cette concession israélienne, un tel accord « meilleur et plus long » semble encore plus improbable, et cela inclut de limiter le programme de missiles balistiques de l’Iran (le vecteur d’armes nucléaires) et de freiner l’agression iranienne (financer et soutenir le terrorisme) à travers le Moyen-Orient. .

Troisièmement, l’opposition ouverte et passée d’Israël à l’accord a donné une légitimité à la possibilité d’une action militaire unilatérale contre le programme nucléaire de l’Iran. Il est plus difficile de justifier l’activité militaire israélienne lorsqu’Israël laisse entendre qu’il peut vivre avec l’accord.

 

S’opposer à l’accord revêt également une importance stratégique, en signalant au monde la volonté d’Israël d’agir sans coordination avec les États-Unis, si nécessaire. C’est un élément important de la doctrine de sécurité nationale d’Israël ; qu’Israël se défend, par lui-même.

C’est Tsahal, non la Vè flotte qui défend Israël

La signification de la promesse du gouvernement israélien à l’administration Biden de « zéro surprise » n’est pas tout à fait claire, mais elle semblerait contredire le pilier ci-dessus de la doctrine de sécurité nationale d’Israël. La volonté apparente d’Israël de s’aligner sur les États-Unis sur une telle question existentielle suggère la faiblesse stratégique d’Israël. [On n’a pas à s’aligner sur un pays qui n’est pas directement et stratégiquement menacé]

Quatrièmement, le changement de position d’Israël compromet les réalisations diplomatiques d’Israël dans la région. L’opposition véhémente d’Israël à l’accord nucléaire (y compris le discours historique de Netanyahu au Congrès américain en 2015) a valu à Israël un grand soutien dans les capitales arabes. Les accords d’Abraham sont en grande partie le résultat de la position obstinée d’Israël contre l’administration Obama sur cette question.

 

Israël n’a pas de profondeur stratégique

Cinquièmement, l’apparent changement de politique israélienne nourrit le fantasme que si l’Iran produit une bombe nucléaire, un équilibre nucléaire stable de la terreur peut être atteint au Moyen-Orient. C’est une illusion dangereusement fausse.

La dissuasion nucléaire mutuelle ne serait pas obtenue entre Israël et l’Iran, pour de nombreuses raisons : les courtes distances entre les deux pays réduisent le délai d’alerte ; des difficultés existent pour établir des capacités de deuxième frappe [hormis les sous-marins, mais sans territoire sanctuarisé?]; peu de communication entre les deux parties; et la volonté de l’Iran de supporter de nombreuses pertes en frappant Israël.

 

Sixièmement, le changement de position d’Israël encourage la prolifération nucléaire au Moyen-Orient, qui est un cauchemar stratégique pour Israël. Plusieurs États du Moyen-Orient comptaient sur l’opposition d’Israël pour ralentir la prolifération.

Où sont les compensations américaines du risque?

Septièmement, Washington était probablement prêt à dédommager Israël pour ne pas s’être publiquement opposé au retour des États-Unis à l’accord. Jérusalem a raté l’occasion de négocier une compensation stratégique importante en se pliant si rapidement aux souhaits américains.

Enfin, en renonçant à l’opposition israélienne à l’accord nucléaire, la position de l’Iran dans la région est renforcée. Cela encouragera les forces islamistes radicales, en particulier dans le contexte de la fuite humiliante des États-Unis d’Afghanistan.

L’essentiel est qu’en renonçant à l’opposition israélienne au retour des États-Unis à l’accord nucléaire – même si ce n’est qu’une question d’apparence,  reconnaître ouvertement qu’Israël ne peut pas vraiment influencer la prise de décision américaine sur cette question – est préjudiciable à la sécurité d’Israël.

Mais il n’est pas trop tard pour revenir à une politique qui s’oppose avec défiance au retour des États-Unis à l’accord nucléaire.

Professeur Efraim Inbar

Président de l’Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité.

M. Omer Dostri

M. Dostri est un spécialiste de la stratégie et de la sécurité nationale israélienne.


[1] Barak Ravid, « Bennett a assuré Biden : je ne ferai pas campagne publiquement contre un retour à l’accord nucléaire iranien », Walla News, 28 août 2021. https://news.walla.co.il/item/3456920

[2] Black Zilber, « Israel Can Live With a New Iran Nuclear Deal, Defence Minister Says », Foreign Policy , 14 septembre 2021. https://foreignpolicy.com/2021/09/14/israel-iran-nuclear- accord-ministre-de-la-défense-gantz

[3] Barak Ravid, « Dans le contexte des négociations indirectes entre les États-Unis et l’Iran : Bennett a convoqué une discussion politique sur l’accord nucléaire », Walla News , 4 juillet 2021. https://news.walla.co.il/ article/3445916


Les JISS Policy Papers sont publiés grâce à la générosité de la famille Greg Rosshandler.


Photos : Gage Skidmore, Hossein Ostovar, Collège Sapir

Israel Must Actively Oppose US Return to the JCPOA

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