Les Iraniens se sont fixés un objectif clair : être une menace constante pour l’État d’Israël

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Au cours de la dernière décennie, l’Iran a réussi à établir des capacités de frappe contre Israël tout autour de la plupart de ses frontières, quoique dans une moindre mesure qu’il ne l’avait prévu, à cause de la politique opérationnelle intensive d’Israël. • Interprétation

Sima Shane|N12| Publié le 20/09/21 05:40 

  

A quoi ressemblera la prochaine année dans notre quartier difficile ? La chaîne N12 s’est tournée vers 6 experts des affaires du Moyen-Orient pour essayer de comprendre avec leur aide ce qu’ils pensent de nous et ce qui nous attend du côté de l’Iran, de la Syrie, du Liban, de la Jordanie, de l’Egypte et de l’arène palestinienne. Vous pouvez lire les colonnes qu’ils ont écrites ici :
Libanais : la cocotte minute dans les rues pousse le Hezbollah dans ses retranchements, Orna Mizrahi

Syriens : ouvrir la porte aux Iraniens – qui affluent vers le plateau du Golan, Carmit Valence

Jordaniens : l’espoir perdu, la déception d’Israël et la peur de l’effondrement, Ruth Malki Yaron

Egypte : Hostilité, incitation – et la décision de resserrer nos liens | Ksenia Svetlova

Palestiniens : impossible de trouver la lumière au bout du tunnel, Noa Schusterman


La stratégie du cercle de feu autour d’Israël

L’Iran pose un défi multidimensionnel à Israël. La confrontation prolongée entre les deux pays, également à l’initiative d’Israël, s’est étendue ces dernières années à de nouvelles zones et arènes. Au cours de la dernière décennie, l’Iran a établi une présence militaire et économique en Syrie, profitant de la guerre civile, par le biais des gardiens de la révolution, des combattants du Hezbollah et des milices irakiennes et afghanes que l’Iran a amenées en Syrie. Dans le même temps, l’Iran a renforcé ses milices chiites les plus proches en Irak, les utilisant non seulement pour asseoir son influence en Irak, mais aussi pour construire une capacité militaire qui pourrait à l’avenir constituer l’infrastructure pour attaquer Israël, en particulier par l’envoi de missiles et de drones depuis l’ouest de l’Irak.

 

Nucléaire iranien – Couverture N12 :

Dans le même temps, les efforts se poursuivent pour améliorer et moderniser l’arsenal de missiles du Hezbollah au Liban, dont l’accumulation pourrait, dans un avenir pas trop lointain, obliger Israël à prendre des décisions sur la manière d’y faire face. L’aide militaire aux Houthis au Yémen, dans leur guerre contre l’Arabie saoudite, a également créé des options pour l’Iran à l’entrée de la mer Rouge – une importante route de navigation pour le commerce israélien. A tout cela, il faut ajouter l’assistance militaire continue au Hamas et au Jihad islamique à Gaza. Au cours de la dernière décennie, l’Iran a réussi à établir des capacités contre Israël au pourtour de la plupart de ses frontières, bien que dans une moindre mesure qu’il ne l’avait prévu, grâce à la politique opérationnelle intensive d’Israël pour contrer ces tendances.

 

Le guide suprême iranien Ali Khamenei prend la parole (Photo: Reuters)
L’Iran franchit de nouvelles lignes dans la course au nucléaire, Ali Khamenei | Photo : Reuters

Menaces physiques, navales et cybernétiques

A ces arènes s’ajoutent l’escalade qui s’est produite ces deux dernières années dans le conflit israélo-iranien dans l’arène navale suite à la publication des attaques israéliennes contre les pétroliers et navires iraniens en route vers la Syrie, ainsi que l’escalade dans la cyberactivité.

L’Iran prend-il le temps qu’il faut pour obtenir la Bombe?

L’avancée du programme nucléaire iranien est sans aucun doute le défi stratégique le plus important pour Israël. En réponse à la sortie du président Trump de l’accord nucléaire et depuis plus de deux ans, Téhéran poursuit la promotion de son programme nucléaire dans tous les domaines interrompus par le traité nucléaire (JCPOA). Il a même franchi des lignes qu’il n’avait pas osé traverser auparavant, comme un enrichissement à 60 % et s’est engagé dans la production de combustibles métal et la réduction de la surveillance de l’AIEA. Ce sont des mesures qui raccourcissent le temps qu’il faudra pour « introduire » les armes nucléaires, si l’Iran décide d’emprunter cette voie.

L’administration Biden tente de revenir à l’accord nucléaire au prix de la suppression de toutes les sanctions imposées à l’Iran avant de signer l’accord nucléaire, ainsi que de la suppression de certaines des sanctions imposées par l’administration Trump. À la base de la position américaine, il y a la reconnaissance que, d’abord et avant tout, le programme doit être ramené aux dimensions qui étaient les siennes au moment de l’accord, en mettant l’accent sur un faible niveau d’enrichissement. Elle nécessite également un enrichissement sur un seul site, l’accumulation d’une petite quantité de matière enrichie sur le sol iranien et une surveillance intrusive, même imparfaite, qui aurait dû durer jusqu’en 2030.

Iran, Traité nucléaire, Vienne (Photo: Reuters)
« Game of Thrones » conçu pour gagner du temps ?, l’Iran en pourparlers à Vienne | Photo : Reuters

Biden veut prolonger l’accord

Ce retour est censé éloigner l’Iran d’environ un an du moment de pouvoir décider de a fabrication d’armes nucléaires dans un court laps de temps. L’administration Biden accepte l’affirmation selon laquelle la courte période de temps restante pour poursuivre l’accord nucléaire nécessite un accord de prolongation, et elle indique son désir de parvenir à un accord « plus long et plus fort ». À l’heure actuelle, cependant, environ six mois après le début des négociations sous la médiation européenne à Vienne, aucun accord américano-iranien n’a été conclu sur les termes de l’accord nucléaire.

Depuis les deux derniers mois, avec l’élection d’un nouveau président en Iran, on ne sait toujours pas si et quand les parties reprendront les négociations, et même si elles reviendront, si le résultat sera un retour à l’accord nucléaire. A Washington, comme en Israël, la question continue de planer : l’Iran est-il intéressé à revenir à l’accord ou prend-il du temps par le « jeu des accusations » réciproques?

Le jeu du ni oui ni non à Vienne

Cette question sera tranchée dans les deux prochains mois, chacun des deux scénarios – retour ou non-retour à l’accord – ayant des conséquences importantes pour Israël. Dans le scénario d’un retour à l’accord nucléaire, les restrictions qu’il impose à l’Iran seront stoppées d’une part par les progrès nucléaires de l’Iran. Mais en même temps, il bénéficiera d’un fort allégement économique et financier, ce qui lui laissera une marge d’action par l’intermédiaire de ses alliés de la région.

Les usines de missiles iraniennes
Que fera Israël s’il n’y a pas de « nouvel accord » avec l’Iran ?, Les usines de missiles iraniennes
Les usines de missiles iraniennes (Photo: N12)
L’Iran au seuil nucléaire constitue une menace sérieuse pour Israël, Archives | Photo : N12

Dans ces circonstances, Israël aura besoin d’une discussion approfondie avec les États-Unis concernant la deuxième étape – « un accord plus long et plus fort » – ce que l’accord comprendra et surtout ce qui se passera s’ils ne l’atteignent pas. L’expansion de la coopération en matière de renseignement avec les États-Unis sera également nécessaire pour garantir que l’Iran respecte ses engagements et que Jérusalem et la Maison Blanche soient d’accord sur la situation décrite par le renseignement. Il faut aussi prendre en compte que ce scénario conduira à une réduction de l’importance de la question iranienne aux yeux de Washington, alors qu’Israël devra être vigilant sur ce qui se passe dans l’arène régionale qui nous entoure et préserver sa liberté d’action opérationnelle.

Consolidation à long terme

Dans un scénario où l’Iran ne revient pas à l’accord et continue de faire avancer son programme nucléaire, il pourrait, au cours de l’année prochaine, atteindre un seuil nucléaire le plus proche de sa capacité à décider des progrès à accomplir vers l’armement nucléaire. L’administration américaine, ainsi qu’Israël, n’ont pas d’autre alternative politique que les sanctions que l’Iran a appris à gérer et qui n’ont pas réussi à amener l’Iran à des négociations à l’époque du président Donald Trump.

Malgré un engagement explicite du président Joe Biden, y compris lors de la visite du Premier ministre Naftali Bennett, à empêcher l’Iran d’atteindre l’arme nucléaire, il faut rappeler que la perception d’Israël de la menace est plus fine que celle des États-Unis, qui ont une capacité d’absorbtion des coups plus longue. Il est douteux que Washington traduise cette intention en une volonté, si nécessaire, d’exercer une option militaire. Dans tous les cas, cette option n’est envisagée qu’en dernier recours et uniquement en cas de forte production iranienne d’armes nucléaires (scénario à faible probabilité). Israël peut donc se retrouver seul face à une menace sérieuse qu’il n’a jamais affronté auparavant.

 
 

Regardez l’intégralité de l’interview avec le Premier ministre Bennett
 
 

Accroissement des tensions dans le Golfe et toute la région

Dans ce scénario de non-retour à l’accord nucléaire, il y a aussi une probabilité croissante que ne s’exacerbe de fortes tensions dans le Golfe, y compris contre la présence américaine en Irak. Il est également probable que l’Iran se sentira plus libre pour répondre contre Israël, autant que la situation le lui permettra. Les objectifs de l’Iran dans la région sont : établir une influence politique, militaire et économique sur la base des infrastructures construites par Qassem Suleimani en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen. Ceux-ci ne changeront pas car il s’agit d’un projet à long terme.

La guerre entre les guerres qu’Israël mène contre l’Iran – par voie aérienne, maritime et cybernétique – peut dégénérer en une confrontation plus large, même si les deux parties n’y sont pas ojectivement intéressées. En tout état de cause, Israël doit se rappeler que pour l’Iran, le compte reste « ouvert » à la lumière des attaques qu’il a subies au cours de l’année écoulée – l’élimination de Fakhrizadeh, les dommages causés  à l’installation du train de centrifugation avancé, les dommages provoqués à l’électricité sur le Site de Natanz qui a détruit environ la moitié des centrifugeuses et des attaques en Syrie. Ces dégâts, à ce stade, sont restés sans réponse iranienne « appropriée », qui ne dégénère pas en une confrontation globale entre les deux pays. Cependant, lorsque cela sera possible, il y aura une réponse.

>>> Sima Shane est chercheuse principale et responsable du programme Iran à l’Institute for National Security Studies INSS de l’Université de Tel Aviv

mako.co.il

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