Le Drian, victime d’Apartheid russo-américain au Mali et en Mer de Chine?

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La semaine noire de l’industrie française de la Défense

Rien ne va plus pour Le Drian et Parly, en matière de stratégie de défense économique et militaire. Dans le cours d’une même semaine :

  • l’Australie lâche Paris pour Washington et Londres, en abandonnant un « contrat du Siècle » d’une valeur de 34 milliards d’€uros, négocié entre 2014 et 2016, pour la construction de 12 sous-marins de classe « Attack » à propulsion conventionnelle. Paris rappelle ses Ambassadeurs à Washington et Canberra. Le Drian tempête et s’agite comme une amphore à la dérive en Mer de Chine, mais ne comprend pas que la donne géostratégique évolue du tout au tout, en matière de cyber-renseignement et de coordination des services anglosaxons, englobés dans le club très fermé des « Five Eyes », face à la Chine menaçante. Ou l’art d’arriver en baskets percées et cravate débraillée au seuil d’une boîte à laquelle on n’est pas invité…
  • La France? très présente depuis Hollande en opérations extérieures au Mali, menace de se retirer si la Junte au pouvoir à Bamako actualise son contrat de 10 milliards de $ par mois pour 1.000 soldats de fortune en présentiel, avec le groupe mercenaire Wagner, d’Evgeni Prigogine, un très proche dans le sérial poutinien. De là on comprend que l’un sert les intérêts de l’autre, dans la plus parfaite opacité et déniabilité, permettant de déstabiliser les puissances localement encombrantes sans avoir l’air d’y toucher. Ainsi Prigogine est-il aussi le patron de l’usine à trolls de Saint-Petersbourg -donc ni le Kremlin, ni même le FSB ou le GRU – qui monte des campagnes de dénigrement de ses adversaires dans le cadre d’élections démocratiques brouillées, partout en républiques occidentales.

Paris la main dans le pot de miel* australien

En termes de chasse gardée, on peut dire que les deux affaires sont dans une configuration inverse l’une de l’autre : la France met les pieds dans e plat en Mer de Chine sur le domaine très réservé, supervisé par les cinq pays du « Five Eyes », à un moment où les tensions ne cessen-t de s’accroître entre Washington et Pékin. Paris est donc appelé à mettre ses appêtits commerciaux de côté, au profit d’une politique de défense interalliée plus cohérente Dans l’autre cas, au contraire, Moscou impiète sur des pays francophones protégés depuis la décolonisation, au nom des intérêts de la Françafrique, mais aussi de la protection antiterroriste de la côte méditérranéenne. Et la france combattante y défend des valeurs, pas seulement des intérêts, pour reprendre un vieil adage gaullien… Or la Junte malienne, un temps sauvée du Djihadisme, manifeste une ingratitude consistant surtout à ne pas souhaiter rendre le pouvoir aux administrateurs civils… Une garde Noire, issue de la Guerre en Ukraine et en Syrie, fait ici très bien l’affaire d’un gouvernement de type « autoritariste ».

La première affaire est, proportionnellement plus importante, sur un strict plan des rapports militaro-commerciaux, puisque les contrats semblaient en cours, à un stade proche de la finalisation. Et hop, l’espiègle kangourou de Canberra remet ses dollars australiens dans sa poche et les transfert à ses deux alliés culturels et linguistiques traditionnels, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne – qui plus est, n’est plus économiquement européenne.

Des signes avant-coureurs d’un capotage

Même si personne ne supporte les revirements en pleine contractualisation, on a envie de dire, à vue de nez, que ce risque aurait dû être présent à l’esprit des Français tout au long de leur négociation. Il suffisait, pour cela, de suivre les comptes-rendus de la presse autralienne, quant à l’action des groupes de pression :

Depuis qu’il a remporté l’appel d’offres visant à livrer douze sous-marins à la Royal Australian Navy [RAN] basés sur le Shortfin Barracuda [une déclinaison du sous-marin nucléaire d’attaque Suffren… mais à propulsion « classique »], le constructeur naval français Naval Group doit faire face à une campagne médiatique et politique hostile, certains groupes d’intérêts remettant en cause le choix du gouvernement australien.

Par exemple, l’un de ces groupes de pression créé par l’homme d’affaires Gary Johnston, a constamment critiqué le contrat attribué à Naval Group. Se faisant l’avocat de « citoyens australiens préoccupés par le Future Submarine Program », il plaide ainsi en faveur d’un « plan B », passant par une solution « intérimaire » reposant sur l’achat de sous-marins auprès du suédois Kockums afin de doter ultérieuement la marine australienne de sous-marins nucléaires d’attaque (l’Australie n’a pas d’industrie nucléaire à ce stade).

Le choix d’un renforcement d’alliances pour contrer la Chine

« Si le gouvernement veut continuer à déployer des sous-marins […] aux côtés de l’US Navy (gorille dominant dans la région), le devoir de vigilance de la nation envers les hommes et les femmes dévoués des forces de défense australienne implique que nous devons entamer le long et difficile processus d’acquisition de sous-marins à propulsion nucléaire », fait-il valoir.

Et devant les difficultés inhérentes à un programme tel que celui confié à Naval Group [d’autant plus que des questions de transferts de technologies et de charges industrielles sont à régler], une partie de la presse australienne a fait ses choux gras des critiques sur la gestion du « Future Submarine Program », dont le coût a été évalué à 50 milliards d’euros [sur 50 ans, ndlr]. À noter que l’américain Lockheed-Martin (fabriquant du F35 coordinateur de combats multidimensionnel) a également été choisi pour livrer les systèmes de combat des futurs navires de la RAN.

Lors d’une audition au Sénat, en février 2020, Hervé Guillou, alors Pdg de Naval Group, avait dénoncé des attaques « médiatiques à charge », relayées par « un certain nombre de médias qui ne nous veulent pas que du bien ». Cependant, le gouvernement australien avait jusqu’alors toujours pris le parti de l’industriel français. Comme encore le 30 août dernier.

C’était presque bien reparti

Ainsi, à l’issue d’une rencontre au format 2+2, c’est à dire réunissant les ministres des Affaires étrangères ainsi que ceux de la Défense des deux pays, la France et l’Australie ont pris l’engagement mutuel de « renforcer la coopération capacitaire et industrielle » tout en soulignant « l’importance du programme des futurs sous-marins ». Et la signature de la phase « Core Work Scope 2 » du contrat confié à Naval Group semblait alors sur de bons rails.

On pouvait s’interroger sur les motivations de ces campagnes « malveillantes » contre Naval Group en Australie… Une réponse vient sans doute d’être donnée par la presse australienne, ce 14 septembre.

Scott Morrison, lauréat du Prix Jérusalem, pour son appel à reconnaître la Ville Sainte comme capitale de l’Etat hébreu. 

Ainsi, selon cette dernière, le Premier ministre australien, Scott Morrison (alias ScoMo) devrait annoncer, incessamment sous peu, l’abandon du contrat attribué à Naval Group au profit de l’acquisition de sous-marins nucléaires d’attaque, dans le cadre d’une étroite coopération avec les États-Unis et le Royaume-Uni.

D’après le site Politico, il serait ainsi question de mettre en place un groupe de travail qui, appelé « AUUKUS », visera à faciliter le partage d’informations sur l’intelligence artificielle, le cyber, les sous-marins et les capacités de frappe à longue distance.

ScoMo veut une vraie ligue de défense alliée

L’une des raisons avancées pour expliquer ce coup de théâtre est que l’Australie doit s’adapter à l’évolution de la situation géostratégique [comprendre : au développement des capacités chinoises, ndlr]. La chaîne australienne ABC a avancé que ce programme destiné à la RAN serait supervisé par l’ex-amiral américain William Hilarides. Et d’ajouter que, ce 14 septembre, M. Morrison aurait vainement tenté de contacter M. Macron pour faire part de cette nouvelle donne. Ce jour-là Macron optait, à Roubaix, pour de nouveaux tee-shirts à manche longue et courte au profit de la Police Nationale, bien loin des sous-marins nucléaires d’attaque de l’Australie….

Convoquez les ambassadeurs, il en restera toujours quelque chose… (mais quoi?)

Dans les deux cas, que peut être la valeur effective et efficace des réactions de Le Drian et Parly?

A Canberra, certes, exprimer que le Quai d’Orsay est particulièrement froissé par le comportement « de dernière minute » de Morrison s’entend toujours. Rappeler des ambassadeurs pour consultation manifeste ce courroux, mais pour combien de temps, au bout du compte? Globalement, à quoi cela rime t-il face aux enjeux et une stratégie partagée de mise en cohérence des moyens d’espionnage et de réplique cinglante face à la Chine?

Malheureusement, Le Drian apparaît encore une fois comme la grenouille qui se croit plus grosse que le boeuf : la volonté de défense nucléaire indépendante de la France, voulue depuis De Gaulle, ramasse-là un sacré camouflet et n’entraîne pas une puissance moyenne comme l’Australie dans son sillage, qui se serait, sur ce plan, différenciée de ses alliés anglophones les plus proches…

En pleine quasi-guerre froide mondiale contre l’empire du Milieu, la position de la France, même si dotée d’une sérieuse expérience, en matière d’armement, apparaît plus que présomptueuse, fidèle à l’image du coq chantant les deux pieds dans le fumier.

Etait-elle de taille face à Pékin? Pourquoi donner le sentiment de jouer sa bille économique à courte vue, plutôt que dans le cadre d’une large alliance militaire occidentale? 

Le porte-avions Poutine veut couler le France en Méditérranée

Dans le second cas, la France semble vouée à jouer bec et ongles pour l’influence territoriale en Afrique du nord sahélienne, contre les manigances du Kremlin, pardon de Prigogine à Saint-Petersbourg. Ces deux derniers ne se priveront pas (si l’on peut dire, dans le cadre d’une armée privée) d’orchestrer des rumeurs et dénigrements anti-français qui ne sont pas sans rencontrer n succès populaire auprès des populations locales influençables.

L’anticolonialisme d’opérette sert les intérêts russes, forts de leur expérience en armement des soi-disant « armées de libération nationale » dans toute l’Afrique, du temps du soviétisme, auquel Poutien n’a jamais totalement renoncé. Le Wokisme américain vient, paradoxalement, boucler la boucle de la mise en- cause du passé colonial de la France, même si celle-ci combat pour l’excellente cause légitime de la lutte contre le Djihadisme au Sahel.

La Russie place ses pions partout en Afrique : Soudan, Mozambique, Libye, Centrafrique… La présence française dérange des pouvoirs constitués de militaires préférant les méthodes expéditives des milices et des coups de main à toute tentative compliquée de rétablir une administration d’affaires crédible, selon les creods extérieurs des « droits de l’homme » à la française…

Les rapports ambivalents d’Israël avec les « Five Eyes »

Quant à évoquer les intérêts israéliens vis-à-vis des « Five Eyes », même si les relations sont excellentes avec des personnnalités comme Scott Morrison, ou Boris Johnson, c’est une histoire infiniment compliquée de coopération méfiante et, là encore, d’espionnage entre présumés « alliés », qui surveillent le voisin par-dessus son épaule :

 L’été 2009 a vu pour la première fois l’organisation d’une réunion de quatre personnes, au siège du GCHQ (British Government Communications Headquarters)  « avec la NSA, le CSEC (Centre de la sécurité des communications Canada) et Ruffle » (‘ISNU, les services secrets techniques israéliens) pour un partage d’informations, notamment sur l’Iran et les Palestiniens. Ce partage ne s’est pas fait sans difficultés, car Israël n’est pas membre du cercle très fermé, les « Five Eyes », qui ne comprend que les services anglophones (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande). Fin août 2009, le GCHQ constatait même que ces réunions étaient « un véritable cauchemar en termes de confidentialité et de logistique ».

Face aux deux visages contradictoires du GCHQ, il n’est pas aisé de définir la véritable position de Londres vis-à-vis du partenaire israélien. Pour s’en rapprocher, il faudrait peut-être recourir à cette analyse qui figure dans un autre document top secret du GCHQ en 2008 : ‘. Contacté par Le Monde , le gouvernement israélien n’a pas souhaité commenter. [Le Monde a travaillé directement, pendant plusieurs jours, en collaboration avec The Intercept, sur les archives d’Edward Snowden remises à Glenn Greenwald et Laura Poitras : des dizaines de milliers de documents exfiltrés par l’ancien agent des serveurs de la NSA, et conservés en toute sécurité par The Intercept.]

A vouloir jouer seule dans la cour des grands, à vouloir se rapprocher de la Russie, d’une part, et à vouloir jouer les trouble-fêtes dans les pré-carrés anglo-américains contre la Chine, la France s’isole et voit ses contrats ou sa présence et son influence géopolitiques se réduire à vue d’oeil.

Il devient alors plus facile de taper sur Israël à chaque sous-conflit avec le Hamas ou de desservir gravement sa sécurité en s’alliant avec Raïssi au Liban.

Mais pour quels résultats concrets? 

Marc Brzustowski

  • pot de miel australien : 

    c’est aussi une affaire qui se présente comme une love Affair et s’avère n’être qu’un coup tordu monté par une séductrice, en réalité une espionne travaillant pour des intérêts (ici commerciaux et géostratégiques) adverses.

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