Russie en Syrie : changement stratégique ou de posture vis-à-vis d’Israël?

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Israël est-il confronté à un changement politique de la Russie, ou seulement à une posture tactique, concernant la Syrie?

 Un avion F16 de l’armée israélienne (illustration).

Un avion F16 de l’armée israélienne (illustration).

Micky Aharonson : Il ne fait aucun doute, en Israël, que Tsahal doive  continuer à opérer contre l’enracinement militaire iranien en Syrie, mais peut-être l’Etat hébreu doit-il être plus sensible, en termes de calendrier et de fréquence de ses opérations.

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JNS , 28.07.2021

Par Israël Kasnett

Les médias libanais ainsi qu’Asharq Al-Awsat, journal saoudien basé à Londres, ont rapporté que la liberté d’action d’Israël contre l’Iran en Syrie se restreint, à mesure que la Russie modifie sa politique vis-à-vis de ses relations avec Israël. Mais ce soi-disant renversement de politique de la Russie est peut-être une nouvelle fabriquée (fake-news) et ne reflète pas nécessairement la réalité.

Micky Aharonson, -ancienne chef de la direction des relations étrangères du Conseil de sécurité nationale du Cabinet du Premier ministre et experte sur la Russie à l’Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité-, a déclaré à JNS qu’elle ne pense pas que ces reportages soient exacts et dit « ne pas partager » le point de vue des pessimistes et leurs analyses apocalyptiques.

Selon Aharonson, « la Russie envoie peut-être au nouveau gouvernement israélien des signaux indiquant qu’il existe de nouvelles règles du jeu », mais il ne s’agit pas exactement d’un renversement de politique complet.

Passage aux armes à longue distance

Le rapport non confirmé d’Asharq Al-Awsat du 24 juillet affirme que les conseillers russes fournissent un soutien de première main à la Syrie avec des systèmes de défense aérienne améliorés. En outre, un récent reportage de Breaking Defense a affirmé que c’était la première fois que les Syriens utilisaient le système de défense Buk-M2E contre des missiles israéliens, et que les Forces de défense israéliennes prévoyaient désormais de s’appuyer principalement sur des armes à distance de longue portée, probablement de l’extérieur des limites de l’espace aérien de la Syrie0.

Selon ce reportage, le changement fait suite à une annonce la semaine dernière de Vadim Kulit, le chef du centre de réconciliation militaire russe en Syrie, qui a déclaré que l’armée russe avait, pour la première fois, aidé les Syriens à intercepter quatre missiles lancés par Israël.

Jérusalem et Moscou ont, ces dernières années, « maintenu une ligne rouge qui a permis à l’armée israélienne d’alerter les forces russes de ses frappes imminentes », a indiqué le reportage, affirmant que désormais, « la communication via le mécanisme de déconfliction Israël-Russie a effectivement cessé ».

Moscou ne peut pas se permettre de perdre la face

Mais Aharonson pense que ce mécanisme n’est pas complètement mis hors service, car théoriquement, si la Russie envoie des systèmes de défense encore plus développés en Syrie et qu’Israël maintient toujours un niveau élevé d’attaques, la Russie « perdrait la face« .

L’industrie de la défense de la Russie est « très importante pour la Russie puisqu’elle est la principale source de revenus de l’État après le gaz et le pétrole, et c’est une source majeure de fierté nationale. La Russie ne prendrait pas ce risque », a-t-elle déclaré.

Le rapport d’Asharq Al-Awsat a affirmé que Moscou « a perdu patience » parce qu’Israël « continue d’ignorer les appels russes à établir des règles claires ».

Aharonson a convenu que la Russie s’impatiente envers Israël, mais pour d’autres raisons, notamment parce qu’elle craint que les attaques ne nuisent involontairement aux actifs ou au personnel russes et parce que, de l’avis de la Russie, les attaques israéliennes envoient un message d’instabilité en Syrie.

Elle a également déclaré que la Russie « perçoit Israël comme profitant d’un déjeuner gratuit ».

La Russie a laissé à Israël une liberté relative d’empêcher l’édification d’un bastion iranien en Syrie. Et en 2019, l’armée russe a aidé Israël à récupérer en Syrie les restes du soldat de Tsahal Zachary Baumel, tué lors de la bataille du sultan Yacoub lors de la guerre du Liban en 1982.

Donner des gages à l’Iran, acteur régional

« La Russie pourrait faire pression sur Israël pour obtenir plus en retour, comme atténuer ses attaques en Syrie », a déclaré Aharonson, ajoutant qu’il est possible que la Russie fasse signe à Israël de le faire comme une mesure visant à rebâtir la confiance entre le monde et l’Iran.

« Cela ne se passe pas dans le vide », a-t-elle déclaré. « Le monde marche vers la signature d’un autre [accord nucléaire], et l’Iran aura plus de poids, plus de fonds et plus d’influence dans la région. »

La Russie couvre simplement ses paris et montre des signes de bonne volonté envers Téhéran au cas où l’Iran finirait par devenir le principal acteur au Moyen-Orient.

Aharonson a offert son conseil, suggérant que le gouvernement israélien « devrait peser ses besoins opérationnels et ses problèmes de politique stratégique ».

« Il n’y a aucun doute en Israël sur la nécessité de continuer à opérer contre l’enracinement militaire iranien en Syrie », a-t-elle dit, « mais l’Etat Juif doit peut-être être plus sensible en termes de calendrier et de fréquence de ses opérations. »

« Nous devons d’abord formuler une stratégie, puis nous concentrer sur les activités opérationnelles », a-t-elle ajouté.

« Prématuré de parler d’un changement fondamental »

Michael Doran, chercheur principal à l’Institut Hudson, a déclaré à JNS qu’il interprétait le reportage d’Asharq Al-Awsat comme issu « de mauvaise source ».  S’il est « indicatif de changements dans les relations russo-israéliennes – c’est d’un changement dans l’équilibre régional du pouvoir en faveur de la Russie et au détriment d’Israël.

Il a déclaré que le rapport « n’était pas un compte rendu fiable d’événements spécifiques, mais un signe que les Russes, se comportant, pourrait-on dire, comme des propriétaires en Syrie, sont en train de « renégocier le bail » avec les Israéliens pour tenir compte du changement de circonstances.

Ces changements, selon Doran, incluent une nouvelle administration américaine qui est « beaucoup moins favorable à une action militaire israélienne agressive et indépendante contre l’Iran » et « beaucoup moins hostile à la position russe en Syrie, qui s’est considérablement renforcée en conséquence ».

Le nouveau gouvernement israélien – un autre changement majeur au Moyen-Orient – « est impatient de s’entendre avec l’équipe Biden et de présenter ses relations chaleureuses avec les démocrates comme une amélioration par rapport à l’approche de [l’ancien Premier ministre israélien Benjamin] Netanyahu », a déclaré Doran.

Il a déclaré que Moscou « comprend que ces trois changements lui donnent une poigne plus forte dans les négociations avec les Israéliens », ajoutant que le reportage d’Alsharq Al-Awsat « reflète cette prise de conscience ».

Doran a suggéré que si le rapport provient de « vraies sources liées au pouvoir en Russie, il s’agit alors d’une invitation du [président Vladimir] Poutine aux Israéliens à renégocier les termes de leurs opérations en Syrie ».

John Hardie, directeur de recherche à la Fondation pour la défense des démocraties qui se concentre sur la politique étrangère et de sécurité russe et la politique américaine envers la Russie, a déclaré à JNS qu’il pensait qu’il serait « prématuré de parler d’un changement fondamental dans les relations israélo-russes ».

Selon lui, les récentes déclarations russes et les reportages des médias concernant les opérations israéliennes en Syrie indiquent que la Russie « cherche à réglementer les codes de la route pour ces opérations ».

Sur un point de vue similaire à celui de Aharonson, Hardie a noté que Moscou « pourrait également vouloir contrer la récente publicité négative concernant ses systèmes de défense aérienne… et apaiser la probable frustration syrienne quant au succès d’Israël à contrecarrer les systèmes de défense aérienne de fabrication russe ».

Hardie était d’accord avec Aharonson, affirmant qu’il interpréterait les événements récents « plus comme un signal tactique que comme la preuve d’un changement stratégique ».

« Principalement des fanfaronnades et des envois de signaux »

Alors, la Russie s’apprête-t-elle à limiter l’action israélienne contre l’Iran en Syrie ?

Il est possible que Moscou renforce son soutien à la défense de Damas, mais selon Hardie, les récentes déclarations de la Russie sont « principalement des fanfaronnades et des envois de signaux ».

« Israël a prouvé qu’il était capable d’opérer où et quand il le fallait », a-t-il déclaré.

Il a ajouté que la Russie « veut probablement imposer des règles du jeu plus strictes pour les opérations d’Israël en Syrie, mais je doute que les Russes ne prennent des mesures drastiques qui provoqueraient une grave rupture dans les relations russo-israéliennes, comme abattre un avion de guerre israélien ».

Alors que le reportage d’Asharq Al-Awsat a également déclaré que la Russie avait changé sa politique à la suite d’accords avec les États-Unis, Aharonson a déclaré que cela était « peu probable » et qu’elle « ne pense pas du tout que cela ait été discuté de cette façon ».

Hardie a déclaré qu’il « ne peut pas parler des allégations concernant les prétendus accords de l’administration Biden avec le Kremlin ou la désapprobation des opérations d’Israël », bien que Moscou ait probablement remarqué « la politique d’apaisement de l’Iran que mène le président américain Joe Biden, le désir d’éviter l’implication militaire américaine au Moyen-Orient et qu’il signale que son administration sera moins enthousiaste à soutenir Israël que ne l’était l’administration Trump. »

« Il est possible que Moscou teste l’administration Biden pour voir si et à quel point elle répliquera« , a déclaré Hardie. « L’administration Biden devrait saisir cette occasion pour offrir un soutien total, à la fois public et privé, à la sécurité israélienne et aux opérations d’Israël en Syrie, y compris en fournissant un soutien en matière de renseignement lorsque cela est possible. »

Mme Micky Aharonson

Experte en relations internationales.

 

 

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