Les Shtisel : inspirant !

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Les Shtisel : inspirant !

Par Marie Autesserre

 

Inoubliable famille Shtisel. Chacun des conflits internes qui l’animent pourrait mettre en pièce une famille non-Juive. Ou à tout le moins, ne tiendrait-elle plus que par les apparences. L’emploi du verbe « animer » ici est à dessein. La contradiction est un pilier du judaïsme, tant l’opposition, le conflit, font avancer. On ne grandit pas sans avoir été pointé du doigt, freiné, empêché, bousculé, malmené, rabaissé, mis au ban, et ce, tout au long de l’existence. Et d’autant plus que l’on grandit. Rien de bon ne sortirait d’un long fleuve tranquille… le pendant c’est qu’un « géant de la Torah » s’en prendra donc plein la figure, maudits mécréants (*), et maudit yetzer hara.

Extrait de la série Les Shtisel, une famille à Jérusalem – Shulem Shtisel/Dov Glickman et Nukhem Shtisel/Sasson Gabai

 

Par opposition, la famille traditionnelle des Nations est, dans l’idéal bimillénaire de l’ère christique, un espace où les tensions sont tues, les caractères lissés et policés, dans le grand mythe du « bien » de toutes ses composantes, leur diversité, leurs susceptibilités. Pour autant, la littérature et l’Histoire regorgent de témoignages, tout le monde souffre dans ces familles qui se désirent modèles. Dans ces espaces où la paix de l’un s’arrête où commence celle de l’autre, personne n’exprime son individualité, et de fait, chacun se « perd » dans le moule familial. L’idéal universaliste commence, charité bien ordonnée, par la famille, et par la réfrénation, le silence, le retrait de soi-même.

Extrait de la série Les Shtisel, une famille à Jérusalem – Giti Weiss/Neta Riskin  et Lippe Weiss/Zohar Strauss

 

Aucun des 2 modes de fonctionnements ne convient à l’autre. Les Juifs d’Eretz Israel, laïcs, orthodoxes ou ultras, ne font généralement pas dans la dentelle, dans les politesses protocolaires. Ni au sein de la famille, ni au sein de la société. Cet abord abrupt étonnera ou pourra décevoir le visiteur ou l’ami. Mais il découle d’un mode de vie privilégiant justement la vie dans son essence. Bien entendu, dans son essentiel aussi. L’explication conjointe est réaliste : le pays a poussé par la force du travail – et l’aide d’HaShem – en explosant de vitalité, de dynamisme, de beautés, et pour créer une économie florissante quelques décennies à peine en sortant de la Shoah, il faut mettre de côté les états d’âme, et avancer sans se soucier des fioritures.

Tel Aviv, 2015

 

Nous avons vu que l’inspiration originelle de ces comportements est Torahique, d’autant que les ultra-orthodoxes, tels que ceux présentés ici dans la série Netflix, ne sont que partiellement partie prenante de la « Malkhout » du pays, de par leur propre croyance que le moment n’est pas venu pour ce faire – au grand dam de nos amis sionistes. Ils étudient, et tentent de se parfaire par l’étude, et le travail qui n’y est pas lié de manière directe comme l’enseignement en yeshiva, est accessoire et alimentaire. Sans nécessaire justification professionnelle, l’impatience demeure la même, pas le temps pour les manières. Lekh lekha ! Il faut avancer, monter ou descendre, mais avancer. Le visiteur en Israël constatera qu’en quartier orthodoxe, les silhouettes noires à chapeau et papillotes s’activent, s’affairent en permanence, le visage pensif, la parole aux lèvres, la démarche très rapide. Perdus dans leur monde, ils ne ressentent pas que sans Tsahal et le Mossad qu’ils rejettent comme inopportuns – ce que nous rappelle sans jugement la série Les Shtisel – nulle part ailleurs ils ne marcheraient en aussi bonne sécurité dans leurs vêtements traditionnels. Le visiteur éclairé saisira alors la tendresse du moment et le bienfondé de l’Aliyah – « maudits mécréants » (*).

Photo © Marie Autesserre – à Jerusalem

 

Chez les Shtisel, les emportements sont tantôt provocateurs, caustiques, cyniques, souvent sans concession, sans pitié, jusqu’à l’excès. Les châtiments sont parfois corporels et sans en exprimer de regrets, ni pour l’autre de rancune. Après une phase assez courte de mensonges pour s’éviter généralement les foudres, l’interdiction ou le chagrin de l’autre, les choses sont dites, crûment, souvent dans les cris. Mais, inspiration judaïque aidant, rien ne casse. Nous ne sommes pas ici dans la fable du chêne et du roseau, où le choix binaire serait entre plier, dans la soumission malheureuse à l’autre ou rester isolé droit dans ses convictions et besoins tel le chêne déraciné. Le paradigme Juif pense la vie autrement. La famille est un pilier naturel, fruit d’une Alliance physique, morale et spirituelle, et tout naturellement, cette nature reprend ses droits. Dans cette série, passé l’orage, le ressentiment se commue en de tendres petites piques récurrentes, quand il n’a pas été entièrement dissout. Dans cet idéal qui a forgé des générations multimillénaires, avec l’aide d’HaShem les faits et paroles les plus graves sont lavés en famille, jusqu’à ce qu’aucune tache ne subsiste, même si cela prend parfois du temps.

Dès lors, dans cet idéal les douleurs familiales sont provisoires, rien n’est définitif. BZH même les coups durs, l’inéluctable qui échappe à l’emprise humaine, peuvent parfois s’arranger.

 

Extrait de la série Les Shtisel, une famille à Jérusalem –  Ruchami née Weiss/Shira Haas,  Hanina Tonik/Yoav Rotman

 

Au sein des Nations, même dans l’idéal familial, les cœurs insondés saignent, les douleurs sont tenaces, les névroses courantes, les regrets plus fréquents que les remords, les rancœurs peuvent durer toute une vie et souvent se poursuivent après la mort de l’autre. Dans les familles les plus éduquées en particulier mais pas seulement, on ne s’exprime pas sur son vécu. Les quiproquos sont fréquents, les incompréhensions permanentes, la méconnaissance de l’autre rend le cercle vicieux. L’éclairage vertueux fait défaut ! Des paroles dites pourraient faire voler en éclat de nombreuses cellules familiales, par leur fragilité d’une part, et par la fragilité de chacune de ses composantes. La Torah du Mont Sinaï a été donnée aux Juifs en tant que peuple, elle est garante de la cohésion familiale. En refusant leur Torah – celle qui leur était spécifiquement destinée – les Nations ont dans le même temps condamné leurs structures familiales et sociales à la douleur et à la précarité. Nous devrions nous réjouir qu’elles aient tenu jusqu’ici. Nous sentons néanmoins nos piliers d’argile s’écrouler peu à peu, tant les fondations sont incomplètes.

Extrait de la série Les Shtisel, une famille à Jérusalem – Lippe Weiss/Zohar Strauss

Extrait de la série Les Shtisel, une famille à Jérusalem – Shulem Shtisel/Dov Glickman

 

Plus haut a été évoqué l’emploi du mensonge dans cette captivante série Shtisel. À vrai dire, il y est systématique ! On peut au prime abord s’en étonner, surtout pour l’idée qu’un occidental pourrait se faire de ce monde ultrareligieux. Mais c’est que le mensonge sert justement des intérêts et l’affirmation individuels, sachant que ceux-ci ne détruiront jamais la famille tant que ses fondements religieux – tant au sens étymologique qu’au sens contemporain – sont préservés. En Israël comme en diaspora, l’individu Juif n’est pas opposable au groupe, qu’il soit foyer, famille, communauté, ou Israël tout entier. Chacun en effet, est Responsable de tous, et tous, de chacun. Dans ce cadre, il y a des ego, mais pas de réel égoïsme, car chacun fait partie d’un tout. Si l’individu est accompli et épanoui, c’est toute la communauté qui bénéficie de ce bienfait.

Quels objectifs les petits et gros mensonges servent-ils donc ? À la différence des travers que le monde des Nations a l’habitude de vivre et filmer, le feuilleton ne montre pas, bien sûr, de finalités à caractère frivole, vengeur, ou matérialiste de bas étage. Il s’agit principalement d’obéir à 2 fondements parfois difficiles à concilier, la nécessité de mariage sans lequel l’être en âge de maturité est inaccompli, et la nécessité de se conformer aux textes sacrés, interrogés aussi pour la prise de grandes décisions difficiles. Le mariage étant lui-même par essence un commandement puissant, vital, pour soi-même donc, pour le conjoint, et pour ajouter au peuple Juif. Subtilement, il est fait état de la nécessité d’équilibre personnel préalable pour parvenir au mariage, de toute évidence, seul un être complet peut fusionner avec un autre être complet pour créer un couple complet et lui-même équilibré, et fonder une famille.

 

Extrait de la série Les Shtisel, une famille à Jérusalem – Zvi Arye Shtisel/Sarel Piterman

 

 

Il y a beaucoup à retenir des épisodes palpitants et des personnages magnifiques et complexes de cette série Les Shtisel de 33 épisodes, même si l’on pressent quelques invraisemblances en termes de libertés. Un « soap opera » bien loin des mièvreries que les chaînes TV diffusent à l’heure de la sieste. On n’en ressort pas indemne. On prend des leçons de vie, d’amour, de Talmud/Torah, d’humour, et même des leçons d’art. Baroukh HaShem !

 

(*) : traduction VF de l’expression récurrente ‘ Reshayim Arrurim ’ du personnage de Nukhem Shtisel  alias Sasson Gabay dans la série.

Par Marie Autesserre

Un commentaire

  1. J’adore cette série ! On est plongé dans le monde orthodoxe plein de contradictions, comme dans le monde non-orthodoxe. C’est fin, c’est subtil et très humain. Une grande réussite.

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