« Comment nous pouvons anéantir le Hezbollah dans la prochaine guerre »

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Le général de division (de réserve) Tal Russo est reconnaissant pour le calme relatif le long de la frontière nord depuis 2006. Mais il pense qu’Israël est devenu « accro au calme », parfois à son propre détriment.

Dans une interview spéciale avec Israel Hayom, Russo fait l’éloge de son ancien soldat, Naftali Bennett, dit qu’on a mal jugé l’ancien chef d’état-major de Tsahal Dan Halutz, et explique pourquoi le parti travailliste lui en veut.

 

Au début des années 1990, lorsqu’il est nommé commandant de l’unité commando Maglan (forces spéciales du génie), Tal Russo choisit de faire venir quelques officiers d’autres unités pour la moderniser. Parmi les personnes qu’il a convaincues de le rejoindre, il y avait un jeune officier du nom de Naftali Bennett, que Russo avait envoyé au cours de formation des officiers un an plus tôt.

Près de 30 ans plus tard, Russo, 61 ans, général de division à la retraite, pense avec le sourire à son ancien subordonné, qui deviendra, plus tard, le Premier ministre d’Israël. « Je lui ai parlé après qu’il soit devenu Premier ministre », dit Russo. « Je lui ai dit que je l’aiderais de la manière qu’il choisirait, et je le pense vraiment. C’est un gars talentueux, très pragmatique. Il a pris un pari du tout ou rien – il allait soit tout perdre, soit il deviendrait Premier ministre – et il a gagné.

« À mon avis, Bennett incarne le vrai sionisme religieux, et non ceux qui s’appellent le [Parti sioniste religieux, Smotrich- allié de Ben Gvir]. Il est passé par un processus de maturation politique, et je crois que les « systèmes » -piliers du pays – le soutiennent.

Contrairement à [Benjamin Netanyahu], il ne fait pas que s’écouter lui-même et ses propres pensées. Il accepte que d’autres l’aident, et c’est important pour fonctionner normalement. Personne n’est né pour être Premier ministre.

Q : De quoi a-t-il besoin qu’il n’a pas ?

« L’expérience, la compréhension. Mais cela s’applique à tous ceux qui auraient accepté ce poste maintenant. Il a reçu une petite formation de base en tant que ministre, et cela lui a donné une certaine perspective. J’ai vu des premiers ministres au travail ; aucun d’entre eux ne fonctionne. parfaitement dès le premier jour. Plus le temps passe sans bouleversement et sans grands événements dramatiques, plus ça l’aidera. Et bien sûr, il doit consulter, écouter, et ne pas penser qu’il sait tout. [Netanyahu] n’avait pas ces qualités d’écoute. Il a tout décidé seul, ou en famille. »

Premier ministre Naftali Bennett, 16 juin 2021 (Emil Salman)

L’expérience de Russo dans la vie politique fut de courte durée. Il a rejoint le parti travailliste en février 2019 et le président de l’époque, Avi Gabbay, lui a a assuré sa place sur le ticket du parti. Il a été élu à la 21e Knesset et a été député pendant cinq mois et demi jusqu’à ce que la Knesset se dissolve. Gabbay est ensuite parti et Russo a décidé de se retirer de la politique.

Q : Regrettez-vous cet épisode ?

« Pas du tout. C’était un apprentissage incroyable pour moi. Dans ma famille, on m’a appris à essayer d’avoir, autant que possible, un impact. C’est comme ça que nous avons été élevés. Je ne suis pas entré en politique pour faire une carrière. J’y suis allé pour provoquer des changements. Mais j’ai découvert que quelque chose est déformé dans notre politique, où la Knesset n’est pas pertinente et l’opposition n’est pas pertinente.

La coalition règne si fortement que si vous êtes dans l’opposition, vous n’avez pas vraiment la capacité d’influencer les choses. Du moins, c’est comme ça que ça s’est passé jusqu’à présent.

Russo, au plénum de la Knesset en tant que député du parti travailliste (Oren Ben Hakoon)

« J’ai vu des députés qui ont atteint leur apogée en entrant à la Knesset, qui étaient respectés. La Knesset est vraiment un endroit incroyable, avec une structure organisationnelle très impressionnante. Mais dès le moment où j’ai vu que je n’avais pas d’influence, là-bas, Il ne me restait plus rien (à faire) là-bas. Je suppose que le moment et la « plate-forme » étaient moins appropriés.  »

Q : La plate-forme signifiant le parti travailliste ?

« Oui, la composition humaine là-dedans ne correspondait pas à mon mode de pensée. Des gens qui étaient dans l’opposition depuis trop longtemps, qui aimaient s’asseoir sur les banquettes et crier leur dissidence. Cette position est complètement contradictoire avec ma façon de penser, car je suis une personne d’action. »

Q : Regrettez-vous d’avoir soutenu Gabbay à l’époque, qui était sur le point de rejoindre le gouvernement Netanyahu (une décision que les membres de son parti ont finalement renversée) ?

« Pas du tout. Si nous étions entrés au gouvernement, nous aurions pu changer les choses plus rapidement. »

Q : Ou Netanyahu vous aurait mené en bateau comme il l’a fait avec Benny Gantz après la troisième élection.

« C’est vrai que ma confiance a été un peu ébranlée quand j’ai vu sa conduite avec Benny, mais je pense que l’accord avec nous était plus solide. »

Q : Netanyahu était-il un bon Premier ministre ?

« Au début, oui. Je l’ai accompagné essentiellement dès son entrée en fonction en 2009 (quand Russo commandait la Direction des opérations de Tsahal). À l’époque, il était beaucoup plus majestueux, tant au niveau des personnes qu’il choisissait de côtoyer, que de son attitude envers les agences de sécurité dont il était responsable.

« Au fil du temps, il a changé. Les choses sont devenues plus personnelles pour lui. Plus de loyauté personnelle, plus de dévotion personnelle. Je pense qu’après les élections de 2015, il a commencé à se sentir comme un dieu. Il semble que les Américains savaient ce qu’ils faisaient quand ils ont limité la présidence à deux mandats.

Q : Êtes-vous toujours en contact avec le parti travailliste ?

« Les gens du parti travailliste sont en colère contre moi parce que lors des dernières élections, j’ai recommandé Gantz [comme premier ministre]. Je suis moins attaché aux travaillistes, mais j’ai une affection particulière pour le [parti] depuis mon enfance.

« Tout ce qui concerne les partis, ces temps-ci, n’est pas sérieux. Ils essaient de créer une gauche et une droite ici. Avant que je n’entre en politique, tout le monde me parlait, de [Avigdor] Lieberman à Yamina, et depuis tous les autres partis que vous pouvez imaginer. En fin de compte, vous voyez que 70 % de la population en Israël est d’accord sur 90 à 95 % des questions. Il n’y a presque aucune différence. »

Q : Mais [la présidente du Parti travailliste] Merav Michaeli a fait quelque chose d’incroyable. Elle a repris les rênes d’un cheval mort et lui a insufflé une nouvelle vie.

« Sans aucun doute, elle l’a fait de manière très impressionnante. »

La dirigeante du travailliste Merav Michaeli (Oren Ben Hakoon)

Q : Y retournerez-vous ?

« C’est peu probable, non. Ma place est plus au centre, et je pense qu’il y a toujours un vide au centre. »

Q : Pourquoi ? Bleu et blanc, Yesh Atid. C’est assez complet?

« Kakhol lavan a besoin d’un lifting et d’ajouter du sang neuf s’il veut être un grand parti. Plutôt que d’être juste une autre pièce du puzzle de la coalition. [Yair] Lapid m’a surpris par sa conduite, pendant la campagne électorale et après. »

Q : Contrairement à de nombreux anciens responsables de la défense, vous n’étiez pas en colère contre Gantz quand il rejoint le gouvernement Netanyahu. 

« C’est vrai. Je pensais qu’il faisait ce qu’il fallait, et je le pense toujours. Si Benny n’avait pas été là, la situation aujourd’hui serait bien pire. La plupart du temps, nous critiquons les choses qui se sont produites et nous ne « Ne regardons pas ce qui aurait pu arriver et ce qu’il a empêché (qu’il se produise). Je pense que nous aurions vu de nombreux ministres devenir complètement fous si Kakhol lavan n’avait pas été là. »

Q : Y a-t-il une chance que vous reveniez en politique, ou avez-vous clôturé ce chapitre de votre vie ?

« Je n’exclus rien, mais cela n’arrivera que si je sens que je peux avoir un impact. À la Knesset, j’avais de bonnes relations avec tout le monde, même les Haredim et les Arabes. J’étais moins lié à la culture de l’indignation permanente. Quand les caméras ne sont pas là, tout le monde se parle, mais à la seconde où les caméras s’allument, tout le monde devient très extrémiste. Je ne suis pas habitué à cette culture du débat et du scandale. »

Lorsque Russo s’est enrôlé dans Tsahal, il a été parmi les premiers à servir dans l’unité de commando d’élite Shaldag (5101- unité de reconnaissance, de repérage et de ciblage pour les airs) de l’armée de l’air israélienne. Plus tard, il rejoint l’unité d’élite de lutte contre le terrorisme et de renseignement Sayeret Matkal, puis commande l’unité commando Maglan, la 551e brigade de parachutistes réservistes, la 98e division de parachutistes et la 162e division blindée. Il a ensuite occupé trois postes d’état-major général – en tant que chef de la direction des opérations, chef d’Etat-Major du commandement-Sud et commandant du Corps des Profondeurs, formé en 2011 pour coordonner les opérations à longue portée de Tsahal et les opérations en profondeur en territoire ennemi. Il a retiré son uniforme il y a quatre ans pour entrer dans la vie civile.

Aujourd’hui encore, il reste proche de nombreux membres de Tsahal, principalement des unités d’élite de l’armée, ainsi que de hauts responsables du Mossad et du Shin Bet. Ils le consultent, le tiennent au courant, partagent leurs réserves.

À l’été 2006, à la veille de la Seconde Guerre du Liban, Russo était entre deux positions. Il venait de finir de commander la 162e division blindée, avait réalisé quelques projets au quartier général de Tsahal et attendait sa promotion au grade de général de division.

Lorsque la guerre a éclaté, le général de Brigade Russo s’est retrouvé sans rôle défini et de plus en plus frustré. Le commandant de la Direction des opérations de l’époque, Gadi Eizenkot, l’a chargé de diriger les opérations spéciales de l’armée, et au cours des semaines où il a servi à ce titre, tout au long de la guerre, Sayeret Matkal, Shaldag, les commandos navals Shayetet 13 et d’autres unités ont mené plus de 30 opérations de ce type au Liban. Après la guerre, Tsahal l’a nommé pour remplacer Eizenkot, qui est devenu le chef d’Etat-Major du Commandement du Nord.

« Nous aurions pu faire beaucoup plus dans cette guerre », dit Russo. « Si nous nous étions préparés différemment, si nous y étions entrés avec les bons plans, les résultats auraient été meilleurs. Nous avons peut-être épuisé 15 à 20 % de nos capacités, nos manœuvres n’étaient que de la merde. Il est, cependant, difficile de définir la guerre comme un échec parce que le calme dans le nord est un succès, et c’était l’objectif déclaré de la guerre – obtenir le calme pendant de longues années. Mais nous aurions pu utiliser nos capacités beaucoup mieux.

Un missile du Hezbollah sur fond d’affiche du chef du Hezbollah Hassan Nasrallah (AFP/File)

« La première semaine de la guerre, avant que je ne prenne le commandement des opérations spéciales, a été la pire. J’ai fait la navette entre les commandants sur le terrain et j’ai vu que nous n’avions toujours pas fait le changement mental suffisant pour être en guerre, à la fois dans l’état-major général et le commandement sur le terrain. C’est la principale leçon que j’ai apprise : vous devez actionner cet interrupteur le plus rapidement possible. C’est quelque chose qui arrive à pas mal de commandants, qui semblent tout voir clairement, mais qui ne peuvent toujours pas penser en termes de guerre. »

Q : Cette guerre a créé notre dissuasion contre le Hezbollah, mais aussi sa dissuasion contre nous.

« Cela s’est produit parce que nous sommes devenus accros au calme et nous nous sommes imposés des restrictions. À mes yeux, c’est un désastre – voir des terroristes entrer en territoire israélien et ne pas réagir, ne pas les tuer, ne pas frapper le Hezbollah.

Q : Lorsque vous avez entendu que plusieurs terroristes sont entrés sur le territoire israélien à côté de l’avant-poste de Gladiola pour tuer des soldats et que Tsahal les a repérés et leur a permis de s’échapper, qu’avez-vous pensé ?

« Que c’était une erreur. Vous devez établir des règles claires et sans équivoque. Les terroristes qui traversent la frontière doivent mourir, point final. Ce n’est pas une question à discuter ou à juger. Une non-réponse au franchissement de la frontière est, de mon vue, la perte de dissuasion la plus importante. Lorsque vous devez commencer à expliquer aux soldats pourquoi nous avons fait cela et comment nous en sommes arrivés à un tel point, vous réalisez, selon toute évidence, que ce n’est pas acceptable. « 

Q : Et quel message cela transmet-il au Hezbollah ?

« Ils comprennent à quel point nous voulons désespérément le calme, et ce n’est pas bon. La soif de calme nous empêche de faire les choses que nous devrions faire. »

Q: Beaucoup diraient que c’est calme et que la situation est très bienvenue.

« Le calme est génial, mais nous ne pouvons pas le laisser nuire considérablement à notre dissuasion et à notre capacité d’agir. »

Q : Israël aurait dû maintenir sa liberté d’agir au Liban ?

Non, pas seulement qu’il aurait dû, mais Tsahal en a besoin. Israël avait besoin de maintenir sa liberté d’action au Liban, certainement lorsqu’il s’agit de s’approcher de la frontière ou de la franchir. Nous devions créer des moyens plus secrets pour nous permettre de le faire. Et il existe des solutions.

« Tout le monde pense que la [soi-disant] « guerre entre les guerres » a commencé en Syrie il y a quelques années (généralement, on parle de 2013). La vérité est qu’elle a commencé il y a 15 ans, mais elle aurait dû rester plus intense et diversifiée. Oui, de très belles choses se font encore, mais nous devons prendre beaucoup plus de risques et faire plus de choses par rapport au Liban.

« Je ne pense pas que le Hezbollah puisse nous dissuader d’agir, ou pour être plus précis, qu’il ait les capacités d’y parvenir. Dans la prochaine guerre, si nous travaillons correctement, nous pouvons arriver au point où nous anéantirons cette organisation d’un point de vue militaire.

Q ; Au prix de gros dégâts.

« Le Hezbollah peut nous infliger des dégâts considérables, mais du point de vue de la proportionnalité, il n’y a aucune comparaison entre ce qu’il peut faire à Israël et ce qui lui arrivera ainsi qu’au Liban.

Q : Partagez-vous le point de vue selon lequel le projet de missile de précision du Hezbollah est la plus grande menace pour Israël, en dehors de la menace nucléaire iranienne ?

« Non. Ils n’ont toujours pas atteint une masse critique qui puisse faire pencher la balance, certainement pas si nous insérons nos systèmes défensifs dans l’équation. »

Q : Mais cela pourrait arriver, et la question est de savoir si cela justifie ou non une frappe préventive.

« Je ne crois pas que nous allons décider de mener une frappe préventive par un matin ensoleillé. C’est bien en théorie, nous avons voulu le faire plusieurs fois au Liban et à Gaza, mais ce n’est pas si simple. Vous avez besoin d’une sorte d’escalade pour cela, pour que les fronts nationaux et internationaux soient de votre côté. Vous faites quelque chose comme ça face à une menace existentielle claire et présente ; ce n’est pas la situation au Liban en ce moment.

Q : Dans l’opération la plus récente à Gaza, nous avons vu ce qui a commencé à se produire pendant la Seconde Guerre du Liban – nous avons un sérieux problème de perception face à l’ennemi. Même si nous gagnons militairement, il gagne du point des perceptions (la « divine victoire »). 

« Personne ici ne s’occupe de perception, seulement les porte-parole. La perception est déterminée par de nombreux outils, mais nous perdons constamment sur ce front parce que nous n’utilisons pas les outils correctement. J’espère que cela commence à changer maintenant. »

Parmi les opérations que Russo a commandées pendant la guerre figurait l’opération Sharp and Smooth (net et précis?), la plus grande mission des forces spéciales de la campagne :  Sayeret Matkal et Shaldag ont attaqué le siège du Hezbollah à Baalbek dans la vallée de la Bekaa. le Sayeret Matkal a mené une autre opération dans le secteur sud, qui a permis d’acquérir des renseignements de grande valeur, et reste classifiée à ce jour.

« Il y a eu aussi l’opération du Shayetet à Tyr, après quoi, bien que nous n’ayons pas atteint la cible – il s’agissait d’un haut responsable du Hezbollah – les hauts dirigeants de l’organisation ont cessé d’apparaître en public.

Et il y a eu une très belle opération menée par Maglan, sous le nom de code ‘ Beach Boys », dans laquelle l’unité, [sous le commandement de l’actuel Chef du Commandement Sud, le major-général Eliezer Toledano], a éliminé des dizaines de terroristes et a mis hors de combat des lance-roquettes dans la région de Tyr.

Ces opérations ont été improvisées à la volée pendant la guerre. Elles n’ont été mis en branle qu’après la nomination de Russo, qui a pris le contrôle du dossier. « Shaldag, par exemple, n’a même pas avancé une seule mission, jusqu’à ce que nous commencions à travailler. Et, à partir de ce moment-là, ils ont travaillé presque toutes les nuits. Les agents du Shin Bet ont participé à l’opération Shayetet ; Sayeret Matkal a effectué des missions avec le Mossad, des membres de l’unité 504 [de la Direction du renseignement militaire] ont rejoint certaines des opérations. J’ai opéré de nombreuses combinaisons des unités des forces spéciales et des capacités spéciales, ce qui a maximisé nos avantages.

« Le problème, c’est que c’était improvisé. S’il y avait eu un tel organe au départ, qui avait travaillé et tout préparé à l’avance, ces opérations auraient abouti à de bien meilleurs résultats. Aujourd’hui, le Depth Corps (Corps d’actions en profondeur) et d’autres éléments sont responsables pour ça. »

Q : Dan Halutz était-il un bon chef de cabinet ?

« Sur le plan personnel, j’ai beaucoup aimé travailler avec lui. J’étais le commandant de la 162e division blindée, qui a évacué le nord de la Samarie lors du désengagement, et j’ai vu ses capacités.

Le lieutenant-général Dan Halutz, alors chef d’état-major de Tsahal, avec le premier ministre de l’époque, Ehud Olmert, le 1er août 2006 (Reuters/Gil Cohen Magen)

« Les chefs d’état-major ne sortent jamais bien d’une guerre totale, c’est pourquoi les chefs d’état-major n’aiment jamais la guerre totale. Cette guerre est tombée sur lui à un mauvais moment, dans une large mesure, il en a été victime. Il était lésé parce que certains des échecs n’étaient pas nécessairement de sa faute, principalement en ce qui concerne les forces terrestres. Et comme indiqué, dans l’expérience au résultat, nous voyons aujourd’hui que cette guerre n’était pas aussi mauvaise que l’impression qu’elle a laissée en temps réel. »

Q ; Pensez-vous qu’un membre de l’armée de l’air ne peut pas être chef d’état-major?

« Un officier de l’armée de l’air peut être chef d’état-major, mais il est important qu’il expérimente et occupe plus de postes dans l’armée au sens large. Je ne parle pas nécessairement des affectations générales, plutôt aux niveaux inférieurs, plus tôt (dans sa carrière). Le personnel est important, mais c’est un processus. »

Q : Ehud Olmert a-t-il également été lésé ?

« Olmert a été un rayon de lumière important en termes de navigation dans la guerre et dans le processus de prise de décision. J’ai travaillé avec lui après la guerre, j’ai vu comment il prenait des décisions. Par exemple, tout au long du processus qui a conduit à la destruction du réaceur de la centrale nucléaire en Syrie (« Opération Orchard » en septembre 2006- Al-Khibar, Deir Ez Zor), et c’était très impressionnant. Je ne juge pas son côté éthique. Du point de vue de la conduite et de la gestion des choses, il était l’un des meilleurs premiers ministres, même s’il n’avait aucune expérience dans le domaine [de la sécurité].  »

En tant que chef du commandement sud, Russo a dirigé l’opération Pilier de défense en 2012. La campagne a commencé par une victoire perceptible pour Israël – l’élimination du chef militaire du Hamas Ahmed Jabari. Israël a commencé l’opération Gardien- des Murs à partir d’une position d’infériorité après que le Hamas a pris l’initiative du narratif, en lançant des missiles sur Jérusalem.

« D’un point de vue capacitaire, l’armée israélienne s’est considérablement améliorée au cours des années qui ont suivi Pilier de Défense. Mais le résultat, cette fois, n’a pas été suffisant. Nous n’aurions jamais dû être pris au dépourvu par la salve d’ouverture, et nous n’aurions pas dû leur laisser dicter les développements des premiers jours des combats, ce qui leur a permis de remporter la victoire stratégique de la revendication de Jérusalem comme s’ils l’avaient menée eux-mêmes.

« La situation aurait dû être contraire : au lieu qu’ils nous menacent, nous aurions dû les menacer. Qu’ils aient peur. Ayez 100 avions en l’air et dites-leur que s’ils osent tirer sur Jérusalem, tout Gaza tombera.

« Le problème est que nous analysons le camp adverse avec une pensée rationnelle et oublions que la plupart du temps – même s’ils ont des gens sérieux, dans le nord [Hezbollah] et dans le sud [Hamas] – ils sont motivés par l’honneur. Honneur personnel, honneur national. Le Hamas aurait dû faire beaucoup plus de victimes. Cela ne s’est pas produit.

Q : Peut-être aurions-nous dû commencer par tuer Yahya Sinwar et Mohammed Deif ? 

« En principe, nous en faisons trop à leur propos. Deif est une personne désespérée, finie, brisée qui n’a rien à perdre. Sinwar a des problèmes de leadership en interne, comme nous l’avons vu. Même la popularité de Jabari n’était pas exceptionnelle quand nous l’avons tué, mais il était un symbole. Et les symboles doivent être supprimés.

Le chef  « symbolique » des Brigades Izzedin al-Qassam du Hamas, Mohammed Deif (AP)

« Donc, l’opération Gardien des Murs était un bel échantillon des capacités de Tsahal, qui a également délivré un type de message clair à notre environnement, mais le résultat aurait dû être beaucoup plus net et plus clair. »

Q : Le gouvernement a continué parce qu’il cherchait une victoire.

« À cet égard aussi, nous devons nous préparer. Nous devons coordonner les attentes avec l’échelon politique. Nous devons investir dans les discussions et les préparatifs avant de lancer une opération.

« J’ai connu la pression de l’échelon politique lorsque les combats commencent. C’est un type de pression où si vous ne les préparez pas [les politiciens] correctement, ils veulent obtenir de vous des choses que vous ne pouvez pas faire. »

Q : Lors de la récente opération également, les commandants de brigade ont critiqué le fait de ne pas envoyer de forces terrestres à Gaza. 

« Je ne pense pas que la conquête de territoire doive être un objectif. Cependant, nous ne pouvons pas avoir peur de cela. »

Q : Et nous nous faisons peur ?

« Dans une certaine mesure, oui. Une atmosphère s’est créée où nous craignons pour la vie de nos soldats plus que celle de nos civils. C’est désastreux à mon avis. Quelque chose en nous s’est déformé : au lieu que le soldat protège le civil , tout le monde protège les soldats. Protéger la vie humaine est important de toute façon, mais cela ne doit pas faire hésiter l’armée.

« [Une opération terrestre] a une importance immense car elle crée une dissuasion et crée des cibles. Il n’est pas nécessaire de conquérir tout Gaza, mais s’il existe des mesures que nous pouvons prendre pour nous en servir, nous devons les mettre en œuvre.

Q : La peur porte sur les pertes et les soldats qui tombent entre les mains de l’ennemi.

« Mais cela génère également des dommages à l’ennemi. De manière exponentielle. Nous mettons nos soldats en danger mais mettons [les hommes de l’ennemi en danger des milliers de fois -plus].

« Je ne suis pas en faveur d’un combat équitable. Je ne parle pas d’un western de Bill Carter – un duel entre l’un de nos combattants et l’un de leurs combattants pour voir qui tire en premier. Je suis en faveur de tuer 1 000 de leurs combattants pour chacun des nôtres. Si vous partez à la conquête d’une certaine zone, déchirez-la en lambeaux.

« L’opération à Gaza n’est pas sans succès. L’investissement dans la défense – principalement dans la nouvelle barrière souterraine – a fait ses preuves et a empêché toutes les tentatives de franchir la frontière. Dôme de Fer a également fait un excellent travail. Le Hamas n’a rien pu faire. Ce que j’ai trouvé qui manquait, cependant, était une facette offensive, et non dans le contexte des cibles d’infrastructure.

Le chef du Hamas Yahya Sinwar tient l’enfant d’un terroriste du Hamas qui a été tué lors des récents combats avec Israël, lors d’un rassemblement dans la ville de Gaza le 24 mai 2021 (AFP/Mahmud Hams)

Russo pense qu’Israël doit changer sa politique contre le Hamas. « Tout le sujet de la culture du Hamas ces dernières années est problématique. Quand j’ai quitté le Commandement Sud, le Hamas était un ennemi. Nous faisions tout à travers le prisme de l’Autorité palestinienne. Netanyahu, pour affaiblir l’Autorité palestinienne, a renforcé le Hamas. Il leur a donné de l’argent (qatari) direct, que vous ne pouvez pas contrôler. Cela a été un net négatif pour nous. L’Autorité palestinienne est plus faible, le Hamas est plus fort, et nous ne savons pas où est passé l’argent.

Q : C’était une erreur de leur donner des valises pleines d’argent liquide ?

« Certainement de la manière dont cela a été fait. On aurait dû le faire à travers des éléments qui peuvent surveiller où va l’argent. »

Q : Alors, que faut-il faire maintenant ?

« Nous devons parvenir à une sorte d’arrangement, mais par l’intermédiaire de l’Autorité palestinienne. Par les Européens. Par les Nations Unies. Nous pouvons aider la réhabilitation avec des projets humanitaires, mais nous ne résoudrons probablement pas le problème de Gaza.

« Quand ils m’ont demandé d’être le chef des Opérations du commandement sud, j’ai préféré le nord. Les choses sont plus simples contre le Hezbollah : il y a un ennemi, et c’est tout. À Gaza, les choses sont bien plus complexes. Après tout, vous ne tuerez pas deux millions de personnes. Et vous ne voulez pas détruire Gaza. On ne débat même plus du renversement du Hamas.

Q : Et on devrait en discuter ?

« Je ne pense pas qu’on puisse renverser le Hamas sans occuper la bande de Gaza pendant deux ans. Mais nous devons travailler pour affaiblir le Hamas, cibler ses dirigeants, ses employés, tous ses systèmes. Pour le séparer du peuple. Pour apporter des projets, du travail et du logement aux civils, et en même temps porter grièvement atteinte au Hamas. »

Q : Que pensez-vous du dicton selon lequel frapper Sderot devrait être la même chose que frapper Tel-Aviv, et qu’on doit traiter chaque ballon de la même manière qu’une roquette ?

« Vous pouvez dire que vous allez lancer une guerre totale sur tout, et c’est ce que ce dicton implique. Quiconque connaît ce secteur et cet ennemi sait qu’il y aura des coups de feu au hasard. Vous devez vous assurer qu’il y a beaucoup moins de tirs aléatoires que par le passé, que vous avez une forte dissuasion. Ce serait mieux s’il y en avait zéro, mais ce n’est pas possible pratiquement.

Q : Alors pourquoi ne pas les frapper fort pour chacun de ces tirs aléatoires ?

« Vous pouvez les frapper fort, la question est de savoir à quel point. »

Russo est d’avis qu’Israël doit travailler pour résoudre la question de ses soldats et civils captifs disparus à Gaza. Il révèle que tout au long de son mandat à la tête de la Direction des opérations, malgré les innombrables opérations et efforts, Israël n’a pas été en mesure de formuler une image claire quant au sort de l’ancien soldat kidnappé Gilad Shalit, qui était détenu par le Hamas à Gaza.

« Cela m’a appris à quel point il est difficile de générer des renseignements à l’intérieur de Gaza, dans l’endroit le plus peuplé du monde. Après que Gilad soit rentré chez lui, nous avons essayé d’examiner (la situation rétrospectivement), pour comprendre si nous aurions pu l’atteindre d’une autre manière. Nous avons compris que nous n’avions pas un niveau de renseignements suffisants pour toute opération de [sauvetage]. »

Q : Nous sommes donc menottés à des accords d’échange de prisonniers pour lesquels nous paierons à jamais un prix insensé.

« Aussi douloureux que cela puisse être, on ne peut pas assimiler un soldat de Tsahal vivant aux mains de l’ennemi aux corps de deux soldats et de deux civils, dont l’un est atteint d’une maladie mentale et qui ont traversé la frontière. Oui, il y a une différence entre un soldat vivant et une dépouille. Vous pouvez et devez payer un prix parfois, mais que signifie « nous ferons n’importe quoi » ? Nous allons conquérir Gaza ? Rester assis là pendant deux ans à faire du porte-à-porte à leur recherche ? Nous allons ouvrir les prisons et libérer tous ces meurtriers ? Ce n’est pas sérieux.

Russo en tant que Chef des Opérations du Commandement Sud. 26 décembre 2012 (Sasson Horev/Dossier)

Q : Donc l’État d’Israël ne fera pas tout ce qu’il peut ?

« Israël doit faire ce qui est possible, dans les limites de la raison. »

De toutes les réalisations du Hamas au cours de l’opération Gardien des murs, Russo est le plus troublé par le lien qu’il a forgé avec les Arabes israéliens sur fond de violence dans les villes mixtes. « C’est arrivé trop vite et avec une trop grande intensité. Nous devons nous en occuper aujourd’hui car dans les futures campagnes militaires, ce sera encore plus difficile à gérer. »

Q : Que feriez-vous ?

« Tout d’abord, poursuivre l’effort, qui a commencé trop tard, pour localiser les émeutiers avec le Shin Bet. Nous devons atteindre tout le monde, tous ceux qui ont participé à la violence ; les émeutiers juifs également. Arrêter chacun d’entre eux. .

« La deuxième chose que je ferais serait de lancer des opérations pour collecter des armes à feu illégales. Prendre un village ou une banlieue d’une ville et les nettoyer. Tout comme nous l’avons fait contre le terrorisme palestinien. Nous devons utiliser le Shin Bet, les enquêtes, tout faire. Sinon, dans la prochaine guerre, les réservistes ne voudront pas aller se battre, car ils devront défendre leurs familles [à la maison] J’ai déjà entendu des gens dire cela.

« Nous devons réduire considérablement le nombre d’armes dans le secteur arabe, le crime. Tout n’est pas nationaliste. Quiconque ressent l’anarchie sort avec un fusil. J’ai visité les communautés bédouines, qui ne sont pas assez reconnues [dans le Néguev]. Nous avons rencontré un enfant et lui avons demandé ce qu’il voulait être quand il serait grand. Il a répondu : « Je veux avoir un travail, et je veux gagner de l’argent, pour acheter un M-16 [fusil] ». C’est son rêve, gagner de l’argent pour acheter un fusil. »

israelhayom.com

 

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