1939-1940 La Grande-Bretagne en guerre adopte une politique radicale envers les réfugiés du Reich

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Elle ferme ses frontières aux nouveaux réfugiés et interne tous les citoyens du Reich présents dans le pays. Fallait-il pour justifier cette politique ajouter des propos antisémites ?

 Par Marc-André Charguéraud

Le gouvernement de Sa Majesté «ne peut plus collaborer à la solution du problème des réfugiés ». Un pays en guerre avec l’Allemagne « ne peut assister de quelque façon que ce soit l’exode de nationaux ennemis de territoires sous contrôle ennemi », pas plus qu’il ne peut s’intéresser aux Polonais devenus apatrides du fait de l’écroulement de leur pays. C’est en ces termes qu’Anthony Eden, ministre des Dominions britanniques, s’adressa à Washington à la suite de la convocation pour le 2 octobre 1939 d’une réunion du Comité Intergouvernemental pour les Réfugiés.[1] Dès le 3 septembre 1939, au moment de l’ouverture des hostilités, tous les visas anglais octroyés aux ressortissants des pays ennemis avaient été invalidés.

Désormais, aucun réfugié en provenance des territoires occupés ne pouvait entrer en Grande-Bretagne.[2] Il y eut quelques exceptions, mais elles ne concernèrent que rarement les Juifs, l’administration anglaise étant dans l’ensemble hostile à leur arrivée. Le commentaire d’un fonctionnaire du Foreign Office à propos de 2.000 Juifs luxembourgeois, qui cherchaient un refuge en 1940, est symptomatique : « Ces réfugiés, quelque désespérée que soit leur situation, ne peuvent pas être considérés comme des réfugiés de guerre en danger du fait qu’ils ont combattu les Allemands, ce sont de simples réfugiés raciaux », pour lesquels il n’est pas question d’accepter de passe-droit.[3] Une note du Colonial Office, datée du 13 janvier 1941, est tout aussi explicite.

« La réalité toute nue est qu’ils (les réfugiés juifs) ne sont désirés par aucun gouvernement colonial pour nombre de bonnes raisons, dont la plus importante est probablement qu’il est certain que tôt ou tard ils tomberont à la charge des autorités. (…) L’introduction d’un groupe de gens étrangers dans tous les sens du mot, même en nombre limité, sera mal ressentie par la classe laborieuse de la colonie et pourrait conduire à des troubles sérieux. »[4]

Dès le début des hostilités, de nombreux citoyens du Reich sur sol britannique, résidents ou réfugiés, furent arrêtés, dont une partie importante était juive.

Le président du Conseil des ministres français Édouard Daladier, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain et Winston Churchill, le 6 février 1940 à Paris | AFP / France Presse Voir

Le président du Conseil des ministres français Édouard Daladier, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain et Winston Churchill, le 6 février 1940 à Paris | AFP / France Presse Voir

Le 4 septembre 1939, une dizaine de milliers de personnes fut internée. Après examen, à la mi-janvier 1940, seuls 486 citoyens du Reich restaient dans les camps.[5]Mais, en mai 1940, des rapports provenant des Pays-Bas suggérèrent que la victoire éclair des Allemands était due pour une large part aux activités subversives de la cinquième colonne.

Le gouvernement anglais recourut à nouveau à des mesures d’internement et 30.000 citoyens du Reich qui se trouvaient sur sol britannique furent emprisonnés dans des camps de fortune. Nous ne pouvons pas nous permettre de prendre le moindre risque, écrit le premier ministre anglais sir Neville Chamberlin. 

« Au minimum, tous les Allemands et tous les Autrichiens doivent être immédiatement internés. »[6]  Ce n‘est pas parce qu’ils sont juifs que ces réfugiés sont internés. Ils suivent le sort de tous les Allemands et Autrichiens sur le sol anglais au début de la guerre. En juillet 1941, ils n’étaient plus que 1.300 détenus.[7] 7 000 internés avaient été transférés au Canada et en Australie.[8]

De son côté, Winston Churchill, Premier Ministre anglais qui vient de remplacer Neville Chamberlin, déclare à la Chambre des Communes, le 4 juin 1940 :

« Je suis conscient qu’un grand nombre de personnes affectées par les ordres (d’internement) que nous avons donnés sont des ennemis passionnés de l’Allemagne nazie, mais nous ne pouvons pas, dans les temps présents et sous la pression actuelle, procéder à toutes les distinctions que nous voudrions faire».[9] Pour le Jewish Chronicle du 17 mai 1940, les arguments en faveur des internements « étaient irrésistibles, au moins dans la présente conjoncture où la vie même de la nation était en cause. »

Ces internements étaient également justifiés par une méfiance profonde de la population britannique. « Ces gens (les réfugiés du Reich) sont des nationaux d’un pays ennemi, même s’ils n’aiment pas le gouvernement en place, au fond d’eux-mêmes ils doivent avoir l’amour de leur pays de naissance. »[10] Ils restaient allemands et potentiellement dangereux.

Cette attitude anglaise a été, après la guerre, sévèrement critiquée. Des historiens ont estimé que la classification d’« ennemis » de tous les étrangers qui, en Angleterre, étaient des nationaux de pays sous contrôle allemand, les Juifs inclus, était inacceptable. « Les dirigeants anglais, un quart de siècle après avoir demandé la création d’un Jewish National Home, d’une patrie juive, étaient incapables de reconnaître les Juifs comme une nation, comme un peuple. Ils les traitaient comme nationaux des Etats qui leur avaient enlevé tous leurs droits. Il en résultait un paradoxe : parmi les peuples contre lesquels Hitler avait déclaré la guerre, il y en avait un, les Juifs, dont les stratèges alliés se refusèrent à reconnaître l’existence même. »[11] Cette problématique s’était déjà posée dans les années qui précédèrent la guerre.[12] Elle ne trouva sa solution que lorsque l’Etat d’Israël fut créé, en mai 1948, et que la différenciation entre Israéliens et Juifs nationaux d’autres pays fut clarifiée.

Ces critiques ne devraient jamais faire oublier la contribution majeure de l’Angleterre, que Yehuda Bauer décrit ainsi : « Dans son combat désespéré pour assurer sa propre survie, seule jusqu’en juin 1941, l’Angleterre a épargné aux Juifs de Palestine, d’Afrique du Nord et de l’Empire britannique le sort des Juifs d’Europe. »[13] L’Occident lui doit une reconnaissance de taille pour avoir conduit avec courage et persistance cette bataille, alors que tout se liguait contre elle.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.
Publié sur Terre-des-Juifs.com

[1] Abella et Troper, p. 69.

[2] Bernard Wasserstein, Les Alliés et les Neutres face à la politique nazie, in François Furet, éd. L’Allemagne nazie et le Génocide juif. Colloque de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, Gallimard / Seuil, 1985, p. 366.

[3] Wasserstein 1979, p. 109.

[4] Ibid., p. 47.

[5] Gilbert Badia, Les Barbelés de l’exil : Etude sur l’immigration allemande et autrichienne (1938-1940), Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1979, p. 171.

[6] Wasserstein 1979 p.88

[7] Wasserstein 1979, p. 88, 90 et 107.

[8] Marrus 1985 p.25

[9] Wasserstein 1979 p .96

[10] Wasserstein 1979 p. 92 et 94. La seconde déclaration est d’Alderman Dean du London County Council.

[11] Finger, op. cit. p. 3.

[12] Charguéraud 1998, op. cit., p. 68 ss : La Nation juive.

[13] Yehuda Bauer, A History of the Holocaust, New York, Franklin Watts, 1982, p. 297 Italiques ajoutées.

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