Marx : le Capital famille

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Albert Bensoussan

Mon neveu Sam ⸺ il porte le prénom de Samuel mon père, avec qui il n’a jamais cessé d’être connecté ⸺, neveu parisien qui fut élevé chez nous, à la faveur de la guerre mondiale (2ème du nom) — merci à elle ! —, avait l’habitude de dire, au sortir des chambres noires d’Alger où nous allions rire à ces films de comique enfantin, car nous étions encore en bas âge : Bud Abbot & Lou Costello, Charlot, Laurel et Hardy, et, last but not least, les Marx Brothers, Samy, donc, qui avait tout bien, trop bien compris, ne tarissait pas d’éloges sur « les frères Marx Brothers » ! Et, invariablement, moi son aîné, fier et sot de sa science altière, je le reprenais en censurant le pléonasme :

Brothers, voyons, ça signifie déjà frères !

Mais lui, mon neveu, n’en démordait pas, et il en est toujours, à son âge avancé, à dire et répéter à satiété qu’il aime par-dessus tout « les frères Marx Brothers ». Encore heureux qu’il n’ait pas zyeuté les fondateurs de la Warner Bros, Harry, Albert, Sam et Jack Wonskolaser — des Juifs polacks de première —, car il aurait tout aussi sec enchaîné : « les frères Warner Bros ». L’aîné de cette fratrie de douze enfants, fondateur de la  célèbre firme cinématographique, Harry Morris Warner (1881-1958), se nommait à l’origine Hirsch Mojżesz Wonskolaser, qu’on se le dise ! Oui, vraiment, j’étais bien l’oncle du petit Samuel, fier et sot de son accablant savoir, alors que n’importe lequel de ces rescapés du shtetl m’aurait à bon droit traité de shlimazel ! Pas de chance, passons.

J’entends ici, en rappelant la plaisante redondance de frères brothers, souligner le poids de la famille ou des liens familiaux qui caractérise, par-delà les fratries juives d’Hollywood sans qui l’écran serait resté noir, tous les films des frères Marx. Parce qu’ils sont trois et même quatre frères, comme les Warner descendus du bateau, à Ellis Island, à jouer leur place au soleil californien. Les trois clowns déguisés avec leurs oripeaux colorés en Auguste et le quatrième en Monsieur Loyal, et avec des identités distinctes : pourquoi Chico est-il italien ? Zeppo séducteur ? Groucho, schnorrer שנארער et dandy ashkénaze ? Et pourquoi Harpo reste-t-il dans les limbes de sa mutité, alors que le cinéma parlant est advenu ? Le cirque, au centre de cette filmographie, est, on le sait, dévoilement de vérité sous le masque grotesque. Suivant la vieille norme de Guignol, de Karagheuz ou des drôleries langagières de Djeha le Maghrébin, ces énergumènes délivrent, par leurs grimaces et contorsions excessives, ainsi que par leurs jeux de mots logorrhéiques, un message de vérité. Nous donnant à voir au miroir la comédie humaine, certes, autant dérisoire que ridicule, mais axée sur le monde juif des immigrants de la première vague, tels qu’ils apparaîtront dans l’étonnant paradigme filmé de Hester Street (1975),  ce grand portrait juif de l’immigration polonaise.

En renvoyant à leur petite enfance à New York au sein de l’immigration bigarrée de l’Upper East Side. Celle des Marx, une famille des plus juives et probablement yiddishophone, le père alsacien, Simon Marrix devenu Sam Marx et surnommé Frenchy, et la mère prussienne, Miene Schoenberg, devenue Minnie, elle harpiste à ses heures, lui ventriloque et prestidigitateur ─ gènes essentiels aux futurs « Marx Brothers » ─, quand ils ne sont pas pour survivre lui tailleur — un schnayder de quartier, un fingerhut de première — et elle ouvrière dans une usine de chapeaux, shtreimel & yarmoulke, tous ces éléments se retrouvant, peu ou prou, dans la célèbre série de films des quatre frères unis comme les doigts de la main, si l’on y ajoute le cinquième, Gummo, qui débuta au music-hall avec Groucho. Ils sont, donc, cinq fils d’immigrants passés par Ellis Island, au large de la statue de la Liberté, cinq enfants de la balle.

Groucho, Gummo, Minnie, Zeppo, Frenchy, Chico, Harpo

On imagine aisément la Minnie Schoenberg en Yiddishe Mame transmettant  ses soins de vigilance et de secours à cette cellule soudée des brothers, et elle, qui n’avait jamais lu Les Trois mousquetaires, mais avait peut-être vu Max Linder dans L’étroit mousquetaire, en 1922, leur avait dit : « Un pour tous et tous pour un », avec sûrement un fort accent yiddish. Et en bonne « marxiste », elle avait édicté cette loi de comportement social :

Mayne kindelen, mes chéris, vous avez tous ensemble ein Kapital : une famille, ein mishpohé !

Mishpohé מישפוחה, le sésame du shtetl, la valeur absolue et hassidique du monde juif, tel que le montre, à l’excès, dans son dernier roman, Goldie Goldbloom, Division Avenue (Christian Bourgois, 2021), de fort recommandable lecture : la mère, avec ses dix enfants et ses trente-deux petits-enfants ─ chacun d’eux conçus, nous dit-on, comme une revanche sur la Shoah, « était un doigt enfoncé dans l’œil de Hitler » ─, se retrouve enceinte, et de jumeaux, à l’âge de 57 ans, alors même qu’une de ses petites-filles est sur le point d’accoucher. L’absurde marxiste est là bien présent. Sarah (Surie dans le livre) revisitée, donc, en passe d’être arrière-grand-mère, n’en finit pas d’être une mamma juive, au cœur de Brooklyn et ce quartier de Williamsburg où se déroule aussi la série Unorthodox. Malgré tout, l’encerclement de l’erouv et les multiples contraintes, bonheur de la mishpohé, et immense nostalgie de ce scribe qui vieillit seul et sans progéniture. Et qui rêve d’un Tour-Operator lui bradant un séjour, de Pessah à Chavou’ot, au sein d’une famille hassidique, ultra-orthodoxe, et jouissant de tous ses interdits. (Le roman est critique, certes, autant que la série télévisée, mais tout de même, quelle nostalgie de la ruche patriarcale !)

 Et les Marx Brothers, qui n’ont jamais oublié leur famille si soudée, ont fabriqué des films sur ce monde absurde et dérisoire où nous les voyons tous les trois unis, conjugués, confondus (dans une célèbres scène ils arborent tous la moustache de Groucho et sont tous identiques), face aux déboires et aux misères de la vie, à la méchanceté et la mesquinerie des autres. S’opposant tous à la dure loi d’une société libérale totalement dirigée par die Groß Kapital, pour triompher à la fin et l’emporter parce qu’ils seront restés ensemble et solidaires  comme un bloc infrangible. Et une fratrie surtout futée, foigel, disait ou dirait Mame Minnie, foigel mishpohé. Et l’on verra à tout jamais Harpo engloutir goulument tout un stock de supermarché, sans jamais se départir d’un clownesque sourire qui nous laissera sans voix.

Un seul mot pour sous-tendre tous leurs films : fringale. Un mot et un mode hérités de Charlot, archétype de l’immigrant et du clochard, mais toujours malin.

The Immigrant

Oui, ces fils d’immigrants, schnorrers permanents, ont une faim boulimique : qui ne revoit Harpo devant le stand de bagels, et d’un geste rapide et insoupçonné chapardant l’un, engloutissant l’autre, et puis se frottant le ventre ? Mais, avec un sens familial rivé au corps, c’est Harpo qui se charge le plus souvent de l’intendance, et on le reverra de retour des « courses », son vaste manteau aux deux immenses poches pleines, retrouvant les siens et, face à leur imparable ruée, tournant le dos, le front au mur tandis que tous ces morfals lui font les poches. Des poches magiques car ce voleur, ce ganef גנב empressé, a chipé tout ce qui passait à sa portée, même l’enseigne tournoyante d’un coiffeur, voire un chien remuant la queue.

  Surgisse, ici ou là, le nom de Marx, de Julius à Karl tendance Groucho, un seul mot fleurira sur les lèvres : Capital, oui ! Yo יא, ein Kapital mishpohé !

   Cette famille cimentée par la recommandation de la Mame, tous ses enfants, ces super-frères ⸺ Leonard, Adolph, Julius, Milton et Herbert devenus Chico, Harpo, Groucho, Gummo et Zeppo ⸺,  mon neveu Samy ne pouvait mieux les nommer, pléonastiquement, qu’en jouant sur le surnuméraire, comme il l’a toujours fait. À preuve ce dernier message :

— Ce soir, Montonton — il l’écrit toujours ainsi en un seul mot, parce que soudé à moi en toute affection —, si t’en as pas marre, on donne sur Arte La soupe aux canards, des frères Marx Brothers…

Avroum Bar Shoshan (alias Albert Bensoussan)

Scène (hilarante) du miroir

2 comments

  1. Claude Kayat : Une étude fouillée qui nous plonge dans l’univers de cette fratrie ashkenaze, qui se confond avec celui du cinéma américain à ses débuts. Une étude signée par le séfarade le plus ashkénaze que je connaisse, plus ashkénaze, je crois, que le commun des ashkénazes. Sacré Avroum! Il doit rêver en yiddish! Bravo encore!

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