Une première évaluation de la politique étrangère de Joe Biden

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4 février 2021

On avait prédit qu’une administration Biden verrait la relance des politiques de l’ère Obama. C’est encore plus vrai qu’on ne l’imaginait. Et les conséquences sont vertigineuses. [NdT]

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RESUMÉ : La politique étrangère de l’administration Biden se dévoile rapidement. Malgré une rhétorique destinée à apaiser les alliés du Moyen-Orient, l’orientation des mesures adoptées indique clairement un retour à la politique d’Obama fondée sur l’option iranienne au détriment d’Israël et des États sunnites. Plus largement, les principales décisions affaiblissent la position américaine face à la Chine et augmentent le risque de troubles intérieurs. Les alliés des Américains devront anticiper une période d’affaiblissement de l’Amérique et peut-être même de trahison.

Joe Biden

Il est habituel d’accorder aux nouvelles administrations américaines un délai de grâce avant d’évaluer leur politique. Mais jamais dans l’histoire moderne une administration n’a opéré des changements aussi rapides. Des dizaines de décrets signés par le président Joe Biden ont littéralement inversé le cours de la politique étrangère américaine en quelques jours. Les conséquences en sont potentiellement capitales, en particulier pour le Moyen-Orient. 

Beaucoup d’observateurs ont prédit qu’une administration Biden verrait la relance des politiques de l’ère Obama. C’est encore plus vrai qu’on ne l’imaginait. Avec une rapidité stupéfiante, Biden a entrepris de démanteler l’héritage de l’administration Trump dans tous les domaines, y compris la politique étrangère.

La manière dont cela se produit est un classique du style Obama. D’une part, le secrétaire d’État Anthony Blinken a déclaré à plusieurs reprises que les États-Unis ne sont pas pressés de rejoindre l’accord [nucléaire] JCPOA avec l’Iran, et exigé que ce dernier se conforme d’abord « pleinement » à ses obligations. Mais l’Iran a exigé de son côté que les États-Unis fassent le premier pas et fournissent une compensation pour les sanctions infligées, dans le cadre d’une tactique d’intimidation où la partie qui souhaite le plus la pérennité de l’accord cède en premier.

Dans le même temps, une série d’initiatives américaines montraient  la volonté américaine de rétablir le statu quo ante

Les États-Unis ont « temporairement suspendu » la vente de F-35 aux Émirats arabes unis, qualifiant cette mesure de « révision« , ce qui, à Washington, est généralement un terme codé pour pérenniser une politique sans le dire. La vente de munitions à l’Arabie Saoudite a également été suspendue. Cela intervient après des mois de campagne où Biden a critiqué les violations des droits de l’homme en Arabie Saoudite, et notamment au Yémen. Le « réexamen » du classement par l’administration Trump du mouvement Houthi comme organisation terroriste, signale également la reprise à son compte par Biden de ce qu’Obama appelait les « equities » ou  « capital actions » de l’Iran.

Les responsables de la politique étrangère américaine. Les mêmes et on recommence..
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Un effet immédiat de ces mesures est de mettre en question les accords d’Abraham nouvellement signés. En effet, certains commentateurs arabes ont commencé à critiquer les Émirats Arabes Unis pour avoir signé hâtivement, suggérant qu’au final, l’Émirat n’obtiendra de cet accord rien de plus que du vin israélien. Le pire des scénarios serait que le Golfe rejette les accords d‘Abraham au profit d’une détente avec l’Iran patronnée par les Chinois.

Avant de prendre ses fonctions, le secrétaire d’État Blinken avait critiqué la transaction sur les F-35 comme n’étant qu’un  qui pro quo. Il déclare maintenant : « nous soutenons fermement les accords d’Abraham. Nous pensons que la normalisation des relations d’Israël avec ses voisins et d’autres pays de la région est un développement très positif… Nous essayons également de nous assurer que nous avons une compréhension complète de tous les engagements qui ont pu être pris pour sécuriser ces accords, c’est quelque chose que nous regardons de près en ce moment« .

C’est là la méthode classique d’Obama. Elle consiste à présenter un visage rassurant et se dire favorable à une politique tout en lui tirant le tapis sous les pieds. L’approche envers Israël est tout aussi flagrante et hypocrite. Une gaffe, le jour de l’investiture de Biden, était révélatrice : le compte Twitter de l’ambassadeur américain en Israël était brièvement rebaptisé « compte de l’ambassadeur américain en Israël, en Cisjordanie et à Gaza ». C’était peut-être l’illustration numérique de l’approche de la nouvelle administration.

Plus concrètement, il y a eu des mesures rapides visant à refinancer l’UNRWA, à rouvrir la mission de l’Autorité palestinienne à Washington et à mettre à nouveau l’accent sur la solution à deux États. Ces mesures ne reflètent pas simplement un retour à l' »impartialité« , mais une pieuse dévotion aux Palestiniens en tant que cause centrale du Moyen-Orient, vouée aussi à « sauver Israël de lui-même« . 

Comme l’a dit Richard Mills , l’ambassadeur américain par intérim à l’ONU, l’objectif de la nouvelle administration est une « solution à deux États adoptée d’un commun accord, une solution où Israël vit dans la paix et la sécurité aux côtés d’un État palestinien viable. Cette vision,  bien que soumise à de fortes turbulences, reste le meilleur moyen d’assurer l’avenir d’Israël en tant qu’État juif et démocratique , tout en garantissant l’aspiration légitime du peuple palestinien à son propre État et à vivre dans la dignité et la sécurité ».

Mills a souligné le retour à l’impartialité qui crée une symétrie artificielle entre Israël et les Palestiniens, appelant les parties à « éviter les mesures unilatérales qui rendent plus difficile une solution à deux États, comme l’annexion de territoires, les activités de colonisation, les démolitions, l’incitation à la violence et l’octroi de compensations aux personnes emprisonnées pour des actes de terrorisme. » Il  a aussi réintroduit la rhétorique familière de la « crise humanitaire à Gaza« .

Et si l’administration Biden « se félicite des récents accords de normalisation entre Israël et des États membres de l’ONU du monde arabe et des pays à majorité musulmane… La normalisation arabo-israélienne ne se substitue pas à la paix israélo-palestinienne. Le conflit entre Israéliens et Palestiniens n’est peut-être pas la principale ligne de faille au Moyen-Orient, mais sa résolution serait quand même très bénéfique pour l’ensemble de la région« .

En bref, la donne a changé. Tout ce qui était ancien est désormais nouveau.

La fuite visant Ann Neuberger, la directrice de la cybersécurité à l’Agence de sécurité nationale, dont la fondation familiale a fait un don d’argent à l’AIPAC, est un autre signe menaçant du retour aux procédés de l’ère Obama. Cibler une personnalité juive ayant de hautes responsabilités dans les services de renseignement en l’accusant de double allégeance dans une affaire proche du non-lieu est un procédé révélateur, bien que banal.

Le plus significatif de cette tendance est l’intention de l’administration Biden de nommer Rob Malley comme envoyé spécial pour l’Iran. Malley, connu en Israël pour avoir « blanchi » le refus de Yasser Arafat à Camp David. Les professionnels de la politique étrangère comme Aaron David Miller l’ont saluée avec empressement. Le soutien constant de Malley à l’Iran, ses critiques des politiques américaines et israéliennes à son endroit, comme l’attachement du régime iranien à sa personne, disent le plus clairement à ce jour que l’administration Biden est impatiente de réintégrer l’accord nucléaire.

Dans l’ensemble, la politique étrangère de M. Biden n’a rien de mystérieux car c’est celle d’Obama et elle est confiée exactement aux mêmes responsables. Elle comporte plusieurs volets. L’un d’entre eux est un soutien rhétorique à Israël destiné à la consommation intérieure, qui n’abuse que les Démocrates et une partie des Juifs américains. Cela crée chez eux dissonance cognitive et sidération au moment où les politiques réelles mises en œuvre impactent négativement Israël. Les critiques adressées à ces politiques réelles sont alors qualifiées de politiciennes et sans importance.

Le second aspect consiste à renoncer à des leviers d’influence, par exemple quand on supprime des sanctions ou quand on  reprend le financement d’organisations comme l’OMS, l’UNWRA et l’Autorité palestinienne : on le justifie en affirmant que ces mesures sont le moyen de retrouver de l’influence grâce à la communication directe qu’elles permettent. Cela reflète une dévotion inébranlable pour les systèmes et processus internationaux mais jamais pour les résultats mesurables. En conséquence les États-Unis deviennent les otages de relations biaisées où une foule de partenaires véreux menacent de faire défection si on ne leur accorde pas financements et soutien politique.

La psychologie sous-jacente est la présomption que les décideurs politiques américains sont plus intelligents que tout le monde, qu’ils savent ce dont les autres pays ont besoin et qu’ils doivent sauver ces pays d’eux-mêmes. Le paradoxe de cette condescendance impérialiste est qu’elle a connu  son apothéose avec Obama, le président post-colonial et panislamique revendiqué. Dépouillée de son pouvoir de mystification, cette condescendance sonne plus creux que jamais.

En ce qui concerne l’Europe, où l’élection de Biden a été accueillie avec joie, le résultat parfaitement prévisible a été que l’Allemagne, percevant la faiblesse américaine, a déclaré qu’elle ne prendrait pas parti dans une guerre froide américano-chinoise. Cette position a été exprimée quelques jours à peine après l’adoption d’un immense accord commercial entre l’UE et la Chine et d’un autre, plus modeste, entre la Nouvelle-Zélande et la Chine. Elle  a fait mentir en même temps les assurances européennes de « respecter » à nouveau l’Amérique et les assurances américaines d’exercer un leadership « respectable ». L’Amérique est une fois de plus considérée comme un tigre de papier. Les survols de Taïwan par les Chinois et leurs menaces grossières d’invasion envoient brutalement ce message.

À ces faiblesses s’ajoutent d’autres mesures de Biden qui garantissent que les États-Unis seront embourbés dans des guerres culturelles sur leur territoire dans un avenir prochain. Il s’agit de l’admission des transsexuels dans les sports féminins et à l’armée, du rétablissement de « formations à la critique du racisme » dans tout l’appareil gouvernemental, et de l’aide aux entreprises de haute technologie qui sont en train de purger les conservateurs des plateformes comme Twitter et Facebook. L’interdiction de la fracturation hydraulique sur les terres fédérales va provoquer une réduction de l’indépendance énergétique et des exportations américaines, laissant les mains libres sur les marchés des combustibles fossiles aux États pétroliers et à la Russie. Le décret furtif dit « green new deal » ou « nouvelle donne verte » laisse aux entreprises chinoises du secteur solaire les mains libres sur les marchés américains, quitte à décimer les industries américaines correspondantes.  

Comme les Sud-vietnamiens l’ont appris à leurs dépens en 1975, les États-Unis peuvent changer de cap en un instant et abandonner leurs alliés sur un coup de tête. Il est encore trop tôt pour dire si les alliés des Américains, au Moyen-Orient et ailleurs, peuvent se regrouper et éviter d’être laissés pour compte au nom de la dévotion renaissante d’Obama concernant l’Iran. Un facteur positif est qu’en 2021, même si la presse servile a de nouveau fusionné avec le gouvernement et le parti, il est plus difficile que jamais de dissimuler les changements de politique et de personnel responsable. Il reste à voir si cette transparence contribuera à ramener les politiques suivies sur une ligne centriste.

Titre original : Joe Biden’s Foreign Policy: A Preliminary Assessment

Date de première publication :  le 4 février 2021

Auteur : Dr Alex Joffe est chercheur confirmé au Centre Begin-Sadate BESA for Strategic Studies

Traduction : Jean-Pierre Bensimon

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