Islam de France : « Cette charte apparaît comme un texte de commande »

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Islam de France : "Cette charte apparaît comme un texte de commande"
Emmanuel Macron (ici le 19 janvier 2021 à Brest) a obtenu du CFCM l’approbation d’une « charte des principes » de l’islam de France.
STEPHANE MAHE / POOL / AFP

Entretien

Propos recueillis par Louis Hausalter

Publié le 21/01/2021 à 7:00

Longtemps en charge de l’islam au ministère de l’Intérieur, Bernard Godard analyse la « charte des principes » qu’Emmanuel Macron veut faire adopter au CFCM, divisé sur la question.

Cinq fédérations du Conseil français du culte musulman (CFCM) ont paraphé dimanche une « charte des principes pour l’islam de France », saluée lundi par Emmanuel Macron comme un « engagement net et précis en faveur de la République ». Mais trois autres fédérations – dont deux proches de la Turquie – ont confirmé mercredi qu’elles ne signeraient pas le texte, en estimant que « certaines déclarations portent atteinte à l’honneur des musulmans ». Ancien fonctionnaire et spécialiste de l’islam en France, Bernard Godard s’est longtemps occupé de ce sujet brûlant au ministère de l’Intérieur. Il est l’auteur de La question musulmane en France (Fayard, 2015).

Marianne : Emmanuel Macron a voulu faire adopter par le Conseil français du culte musulman (CFCM) une « charte des principes » de l’islam de France. Qu’en pense le spécialiste que vous êtes ?

Bernard Godard : Ce n’est pas nouveau. On a déjà fait des chartes avec les représentants musulmans en 1994, quand Charles Pasqua était au ministère de l’Intérieur, ou en 2000, quand je travaillais avec Jean-Pierre Chevènement. Ces déclarations de principes reprenaient déjà les thèmes du respect des lois de la République et de la laïcité, mais ne parlaient pas de l’islam lui-même et de ce qui pouvait poser problème dans ses pratiques. C’est là qu’il y a une avancée sur le fond.https://c93500e6dc1dcb38902e78f3658f5579.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html »Ce qui est complètement nouveau, c’est la condamnation de l’islamisme »

Faites-vous référence au passage affirmant que « certaines pratiques culturelles prétendument musulmanes ne relèvent pas de l’islam » ?

Oui, c’est une manière intelligente d’évacuer certaines habitudes culturelles, en ne les nommant pas ! Ce qu’il y a derrière, c’est l’excision, les certificats de virginité, la pudeur poussée à l’extrême… C’est-à-dire des pratiques que l’islam a accompagnées dans des pays où il est majoritaire. Le texte affirme aussi l’égalité hommes-femmes et l’autorisation de changer de religion.

Mais ce qui est complètement nouveau, c’est la condamnation de l’islamisme, ou plus précisément de « l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques ». Ce n’est pas rien de le dire. Le texte s’oppose aussi à « la diffusion de discours nationalistes défendant des régimes étrangers ». C’est sans doute pour cela que les deux fédérations du CFCM proches de la Turquie ne veulent pas le signer pour l’instant !

Vous pensez donc qu’il s’agit d’un pas en avant ?

Globalement, on peut difficilement avoir une vision négative de cette prise de position sur le fond. Mais la question, c’est la forme. Cette charte reprend littéralement les termes du discours des Mureaux d’Emmanuel Macron sur le séparatisme islamiste, en octobre. On sent la pression gouvernementale sur les responsables musulmans après l’assassinat de Samuel Paty, ce qui donne l’impression d’un texte de circonstance. C’est son premier handicap. Le deuxième, c’est que quelle que soit sa validité, il a été pondu par des notables, qui n’ont pris contact avec aucun religieux. Le résultat, c’est que cette charte apparaît comme un texte de commande, qui a été principalement dicté. »Ce texte peut servir de point de départ, mais pour faire passer les messages, il faut une instance en prise avec la base. »

L’imam de la mosquée de Bordeaux, Tareq Obrou, l’a d’ailleurs vivement critiquée…

Oui, de même que des théologiens. Ce texte peut servir de point de départ, mais pour faire passer les messages, il faut une instance en prise avec la base. Il est prévu de mettre en place un conseil des imams : il faut s’y atteler, créer une structure composée d’imams et de théologiens qui réfléchissent véritablement à ce qu’est être musulman en Europe. Si on ne fait pas ça, on en restera à des déclarations de principes.

Ce conseil des imams serait charger de labelliser les imams en France. Une bonne idée ?

La question est celle de la crédibilité. Si cette labellisation passe par le CFCM, ça va être compliqué : chacune de ses fédérations va labelliser ses propres imams et rien ne va changer. En réalité, les imams sont légitimés par leurs pairs. Il faudrait donc un organe autonome, composé de religieux, pour assurer leur crédibilité.

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On retombe sur l’éternel problème de représentativité du CFCM. Emmanuel Macron n’aurait-il pas dû se passer de cette instance dans laquelle la plupart des musulmans ne se reconnaissent pas ?

Il n’avait pas tellement le choix. La loi de 1905 empêche l’Etat d’imposer directement quoi que ce soit en matière d’organisation d’une religion, donc le CFCM sert d’interlocuteur incontournable. Emmanuel Macron a bien regardé ailleurs, par exemple du côté de l’essayiste Hakim El Karoui, qui a imaginé une structure se proposant de réguler financièrement l’islam de France. Mais il est finalement revenu à la lecture politique traditionnelle, via le CFCM. »On voit depuis le discours des Mureaux qu’Emmanuel Macron tente un coup de force. »

Etes-vous surpris que l’ex-UOIF, émanation française des Frères musulmans, ait accepté de signer la charte ?

Contrairement à ce que l’on entend souvent, ce courant n’est pas en position de force. Cela fait dix ans qu’ils sont la cible de multiples critiques. Ils font donc profil bas, de peur d’être mis au ban.

Comme Pasqua, Chevènement ou Sarkozy avant lui, Macron tente d’organiser l’islam de France, selon l’expression consacrée, mais se heurte toujours aux mêmes difficultés. Est-ce une mission impossible ?

Le grand problème que nous avons, et pas seulement en France, c’est la déconnexion entre les cadres musulmans et les aspirations des jeunes, qui peuvent déboucher sur la radicalisation. Est-ce qu’une instance comme le CFCM fait vraiment le poids face à des organisations quasiment militaires qui diffusent des contenus salafistes en ligne ? Nous sommes loin du compte.

Il faut tout de même noter que depuis les attentats de 2015, l’opinion a beaucoup évolué, y compris chez les musulmans. On voit depuis le discours des Mureaux qu’Emmanuel Macron tente un coup de force. Il a pris de vitesse les représentants de l’islam et essaie d’abasourdir les plus identitaires, que l’on n’entend pas beaucoup. Mais cela reste de l’ordre du symbolique, il faut ensuite passer à la réalisation.

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Par Louis Hausalter

marianne.net/societe/laicite

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